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Patient, pas patient? (suite)

Patient, pas patient? (suite)
photo d'archives | AFP

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Et la longue attente commença. Nous avons attendu plusieurs mois avant de rencontrer le commandant Piñeiro, responsable de tout ce qui s’agitait à gauche en Amérique latine. S’il devait y avoir un appui de la Révolution cubaine au Front de libération du Québec, c’est lui qui nous l’annoncerait.  

Entre-temps, j’apprenais sur le tas l’espagnol, en lisant revues et journaux, puis des livres, aussi en écoutant la radio et la télévision. Mon apprentissage de l’espagnol fut grandement facilité par mes années de cours classique, où j’avais appris le latin et le grec ancien. Les Cubains avaient mis à notre disposition un traducteur, Marco, et aussi une sorte d’agent culturel, Gabriel. Tous deux parlaient français mais ne connaissaient pas la parlure québécoise et nous nous faisions un devoir de leur enseigner quelques expressions typiquement québécoises et quelques sacres et jurons.

Nous étions inscrits à l’hôtel sous de faux noms et il en serait ainsi durant tout notre séjour à Cuba. La sécurité devait primer, car on ne savait pas ce qui pouvait nous arriver. L’ambassade canadienne à La Havane cherchait à savoir ce que nous devenions et il valait mieux nous méfier. Nous vivions donc dans une sorte de clandestinité, ce qui ne me déplaisait pas et me rappelait ma dernière année passée au Québec, à me cacher à droite et à gauche en fuyant la police.

Pressentant notre désir de connaître l’île socialiste, nos hôtes nous ont organisé un voyage d’une semaine à travers Cuba. J’en conserve de précieux souvenirs. Partout, la même gentillesse, le même désir de faire connaître à notre petit groupe de modestes Québécois en exil les réalisations et les difficultés immenses de la révolution. La mer, le soleil, les palmiers et les cocotiers, le rhum, bien évidemment, la musique rythmée et sensuelle, les chansons sirupeuses que j’aime tant, où les mots «amor» et «corazon» riment avec «toujours» et «trahison», la danse partout avec des femmes et des hommes qui se déhanchent et bougent merveilleusement bien — ce qui me fait dire que les Cubains sont plongés dans un bain de salsa dès leur naissance —, tout cela ne faisait qu’accentuer mon enchantement. J’étais conquis.

Entre-temps, j’avais pu apprendre, à travers les agents de la sécurité qui nous visitaient et conversaient avec nous — nous leur parlions de notre lutte pour l’indépendance du Québec et eux nous entretenaient sur leur propre combat contre l’empire américain et sur l’Amérique latine à laquelle Cuba était intrinsèquement liée —, que le Canada et le Mexique étaient les deux seuls pays des Amériques qui n’avaient pas rompu leurs relations diplomatiques et commerciales avec Cuba. Dur coup pour nous. 

Le gouvernement révolutionnaire, aux prises avec des difficultés immenses causées par le cruel blocus imposé par Washington et une guerre larvée que ce pays lui livrait, n’allait certainement pas risquer de perdre ses liens vitaux avec le Canada pour aider notre mouvement révolutionnaire moribond.

Notre rencontre avec le commandant Piñeiro, quelques semaines plus tard, dans une maison des plus confortable — on nous avait adjoint un cuisinier et chauffeur, José Guillot, une véritable bombe de bonne humeur —, à Guanabo, en banlieue de La Havane, tout près de la mer, allait le confirmer: pas question d’un entraînement militaire, pas question de faux passeports, pas question d’une aide pour rentrer clandestinement au Québec. Par contre, si on voulait travailler, on allait favoriser notre insertion dans la société. Nous avons ensuite quitté à regret Guanabo pour retourner à La Havane, où on nous installa dans l’hôtel le plus mythique de Cuba, le Nacional, dans le quartier Vedado. Quelque temps plus tard, Yves Langlois et moi faisions notre entrée au journal Granma, l’organe officiel du Parti communiste de Cuba, lui comme correcteur d’épreuves et moi comme traducteur.

C’est à ce moment, je crois, que j’ai craqué. Un an, plus ou moins, s’était écoulé depuis notre arrivée dans l’île. Un an d’attente cruelle et d’espoir romantique d’un prompt retour. Un an d’impatience à ronger mon frein. Mes plans s’écroulaient. Je savais désormais que je ne rentrerais pas de sitôt. Il fallait maintenant profiter au maximum de ce qu’on nous offrait, et c’était le plus beau des cadeaux. C’est à Cuba que j’ai découvert le sens du mot solidarité.

Ce jour-là, je me suis dit que j’allais désormais être patient. Ce jour-là, j’ai découvert les vertus de la patience. J’allais obtenir ce que je voulais si je savais attendre. Désormais, je suis patient.