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La détresse et l’alcool

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Photo courtoisie, Émilie Nadeau Anne Elizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean Lapointe.

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Cet automne, plusieurs personnages de fiction ont été happés par la détresse, l’anxiété, le stress, la peine, le deuil. Ce mal-être les a poussés vers la bouteille ou, dans d’autres cas, vers une automédication peu recommandable. Est-ce un portrait représentatif ? Est-ce en phase avec ce que la pandémie a occasionné comme problème auprès du commun des mortels ? Pourquoi noie-t-on sa peine et en quoi la bouteille est-elle une bouée qui peut faire couler ?

Anne Elizabeth Lapointe est directrice générale de la Maison Jean Lapointe qui offre des traitements aux alcooliques, aux toxicomanes et aux joueurs compulsifs. 

« L’alcool est une échappatoire parce qu’il a un effet dépresseur et calmant, explique-t-elle. Dans des occasions joyeuses, il permet d’exprimer ce que l’on ne dirait pas. Bien souvent quand une personne se met à boire c’est qu’il n’y a pas juste un problème. Mais plus on boit, plus on devient dépressif et anxieux. »

Dans la vraie vie, la pandémie a malheureusement eu un effet sur la consommation. « Pour plusieurs facteurs : le stress, l’anxiété, l’angoisse, l’isolement, la perte d’emploi. Avec le confinement, on peut boire à l’abri des regards. Toutes les occasions sont bonnes pour consommer. » Ces mêmes facteurs, nos personnages les vivent avec les mêmes vulnérabilités que celles du public. Même les plus solides peuvent craquer. C’est le cas de Bruno Gagné (Michel Charette) dans District 31, alors que les enquêtes se multiplient aux homicides, que sa femme l’a quitté et que son grand chum est mort en service. L’appel de la bouteille a résonné à ses oreilles et sa chute s’est amorcée.

L’impact de l’alcool

Bruno, Madeleine, Patrick, tous ont eu une bonne cuite, puis ont régularisé leur consommation jusqu’à la rendre indispensable. 

« L’alcool joue sur le cerveau comme tout ce qui est nécessaire pour survivre (manger, boire, dormir), note Anne Elizabeth Lapointe. C’est le circuit neuronal de la récompense. Quand on a l’habitude de consommer, on devient dépendant et le cerveau fait croire qu’on doit continuer à consommer pour être fonctionnel. Sans alcool, on ne peut plus créer, on ne peut plus travailler, on ne peut plus dormir, on développe une phobie sociale. La seule préoccupation d’un alcoolique : quand sera son prochain verre. C’est plus facile de continuer à boire que d’arrêter parce que le sevrage, c’est difficile. » 

« Il y a plusieurs façons de présenter un personnage qui sombre dans l’alcool, poursuit-elle. À moins de le prendre en cours de saison, il faut sentir une progression. On ne devient pas alcoolique soudainement. Le personnage augmentera sa fréquence et sa quantité. Son comportement va changer, il va s’absenter, mentir, se cacher. Il va ressentir un mal-être, ne sera pas capable d’arrêter, va rechuter. Puis, l’obsession s’installe, la peur d’être jugé. L’alcoolisme est une maladie qui se vit de l’intérieur. Dans les bas-fonds on peut espérer que quelqu’un tende la main. » 

L’image de l’alcool 

Est-ce délicat d’aborder un sujet aussi délicat que la dépendance ? Rappelons que la série 13 Reasons Why avait engendré une hausse des suicides chez les jeunes. Tout en laissant aux auteurs la liberté de nous transporter dans toutes les sphères de notre société, même les plus sombres, comment s’y prendre pour dépeindre un sujet sensible sans influencer ? 

« Contrairement au traitement que l’on fait du suicide dans les séries, on ne devient pas alcoolique en regardant quelqu’un sombrer, observe Mme Lapointe. Voir quelqu’un dans la déchéance ne donne pas le goût de s’y trouver. » 

« Ce qui peut toutefois pousser à la consommation c’est plutôt l’image festive que l’on fait de l’alcool. Montrer des personnages qui enfilent les gros ballons de vin tous les soirs et qui fonctionnent bien, sont frais et dispo le lendemain, ça banalise. Regarder les filles de Sex and the City peut facilement donner le goût de prendre un cosmo. Ce qui donne le goût de boire c’est d’associer l’alcool au plaisir. »

Pour la directrice générale de la Maison Jean Lapointe, il est par contre important de montrer, s’il l’est, que le rétablissement est loin d’être facile. Le sevrage, c’est difficile. Que tous se le tiennent pour dit ! 

Calmer sa détresse 

Ces personnages ont tenté cet automne de geler leur peine ou leur stress grâce à l’alcool ou aux médicaments. 

Bruno Gagné dans District 31

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Photo tirée de Facebook

L’enquêteur aux homicides est toujours incapable de travailler sur des cas qui impliquent des jeunes et, cette année, il y en a eu plusieurs. Jumelons à ça ses problèmes conjugaux avec Martine puis, à la mort soudaine de Poupou, son collègue et ami, qui l’a pris, comme nous, par surprise, le pauvre Bruno est au bout du rouleau. Au fil des semaines, il a enfilé un cocktail de médicament et d’alcool. 

Laurence Malo dans Après

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Capture d'écran

La médecin s’est retrouvée à soigner les habitants de son village qui ont été victimes d’un attentat à l’épicerie locale. Elle les connaît tous. Une amie proche s’est même éteinte dans ses bras. Ce n’est pas parce qu’on jongle quotidiennement avec la maladie et la détresse des gens qu’on n’a pas ses propres limites. La belle a tendance à ouvrir le flacon pour calmer sa peine dans cette mauvaise passe. 

Madeleine Desjardins dans Chaos

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Capture d'écran

La policière est en rechute. On sait que l’alcool a marqué une période de sa vie. Son intervention lors de la tuerie au concert où se trouvait sa fille a rouvert des plaies. Une relation amoureuse qui ne prend pas la tournure souhaitée s’ajoute à son drame. Madeleine a des bouteilles cachées un peu partout. Malgré tout, elle a pris le volant. Il a fallu la mort de son partenaire pour qu’elle se ressaisisse. 

Simon Romero dans Une autre histoire

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Photo courtoisie, Yan Turcotte

La vie de Simon a été pas mal chamboulée dans la dernière année. Sa mère a avoué avoir une deuxième famille, elle a échappé à la mort plus d’une fois, sa conjointe est partie, il n’a plus la garde de ses enfants qui sont à Toronto, il a frayé avec le crime organisé et une petite pilule d’ectasy l’a fait complètement dérailler. Quand l’envie de consommer lui prend, il peut dorénavant appeler son demi-frère, Jean-Olivier. 

Sébastien Lapointe dans 5e rang

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Capture d'écran

Le père de famille devient violent quand il boit. Malheureusement, ça lui arrive souvent. Il n’a pas connu son père, ce qui l’a toujours perturbé. Des séquelles qui le suivent dans sa vie de couple. L’alcool le rend encore plus jaloux et inapte au travail. Plus il perd ses jobs, plus il boit, plus il rend sa femme responsable. Un mauvais cocktail. Un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. 

Patrick L’Allier dans Toute la vie

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Capture d'écran

Le policier a toujours été un dur. Chouchou de sa maman, il en a fait baver à son frère et à sa sœur, allant jusqu’à la violer. Sa mère froide l’a toujours protégé. Un beau duo. Récemment, la vérité a éclaté. Son père n’était pas celui qu’il croyait. La révélation a eu l’effet d’un coup de massue et l’alcool s’est mis à couler alors qu’il en veut à la Terre entière. 

Chloé Fontaine dans L’Échappée

Anne Elizabeth Lapointe dir MJL
Photo tirée de Facebook

La travailleuse sociale veut faire ses preuves, mais elle a du pain sur la planche. Les pensionnaires se succèdent à l’Échappée et ce ne sont pas des cas faciles. Certains parents la malmènent aussi un peu. Sans compter Noémie qui a besoin de son soutien. Sous la pression, Chloé craque. Ce sont les médicaments qui lui permettent encore de fonctionner, mais elle devra apprendre à dire non pour se préserver avant de sombrer.