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Portrait de l’homophobie dans le monde

Marie-claire Blais
Photo courtoisie, Jill GLESSING, opale

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Mettant de côté le soleil des Antilles et les personnages qui peuplent l’immense fresque de la série Soifs, la grande écrivaine québécoise Marie-Claire Blais revient à ceux qui sont apparus dans deux romans précédents, Les Nuits de l’underground et L’ange de la solitude, dans son nouveau roman, Un cœur habité de mille voix. Au travers d’un personnage central, René, elle dépeint l’homophobie dans le monde.

Dans ce nouveau livre, elle renoue avec des personnages féminins d’une grande force et d’une grande humanité, sur fond de militantisme pour les droits des gays.

René, malgré son nom d’homme et ce qu’il a cherché à faire croire à tout le monde, est une femme. Il se sent devenu un vieux monsieur, mais aimerait vraiment s’habiller élégamment, comme au temps de sa carrière de pianiste de cabaret. Mais le voilà de moins en moins mobile et autonome – c’est son infirmière russe, Olga, qui doit s’occuper de lui.

Autour de lui, d’autres personnages font la fête, se rappellent les tendres moments du passé, mais aussi les combats, les injustices, l’intolérance, la bigoterie. 

Les personnages qui apparaissent dans Un cœur habité de mille voix avaient été créés dans deux romans précédents, écrits il y a plusieurs décennies. 

« C’était moins perfectionné, c’était écrit beaucoup plus jeune. Et ce n’était pas aussi grave que maintenant », commente l’écrivaine, en entrevue depuis sa résidence de Key West, en Floride.

« Ici, c’est un véritable portrait de l’homophobie dans le monde. C’est de la dénonciation de l’homophobie par René, le personnage central – un personnage de militant. »

Les lecteurs retrouvent René en fin de vie, avec ses réflexions, ses combats. 

« Dans la première partie du livre, tout le monde est encore dans la nuit, sauf René, qui est dans le militantisme, qui est partout, qui vit une vie défendue, mais qui est la sienne. » 

Dans la seconde partie du roman, tout change : on est dans le jour.

Marie-Claire Blais fait passer un message très clair : « l’intolérance tue ». « La valeur, c’est le courage de René, quand la violence extérieure est là ».

A-t-elle été souvent témoin de violence de cet ordre ? « Nous avons tous été témoins. Regardez ce qui se passe en Afrique : on a tué un homme parce qu’il était transgenre. On vient seulement de parler des transgenres au Canada. On est très prudent, très tabou sur le sujet, et en fait, c’est de l’intolérance. C’est de l’intolérance et de la violence faite à des êtres humains qui ont autant besoin d’affection et d’amour que les autres. »

L’écrivaine ajoute qu’elle avait parlé dans Soifs de la cruauté faite aux transgenres noirs, latins ou asiatiques. « J’avais suivi ce problème parce que je l’ai vu de près. Et je l’ai vu de près à travers le monde, pas seulement ici. Je sais qu’on vit dans un monde homophobe et que cela est un racisme tabou, une autre forme de racisme très taboue. »

Le combat, comme l’exprime René dans le roman, n’est jamais terminé. Il rêve à la réincarnation parfaite dans un corps parfait. 

« René, ce qui l’a fait survivre, lui, c’est la volonté, le combat et, surtout, la tendresse qu’il y a autour de lui. »

La pandémie

Par ailleurs, Marie-Claire Blais parle un peu de la pandémie, en entrevue. Elle vit en Floride, un État où il y a beaucoup de cas et où « ce n’est pas encourageant de voyager ». « Ça a été dur. Maintenant, tout s’ouvre un peu, mais ici, j’étais obsédée par les pertes de vie qui étaient complètement inutiles », dit-elle. 

« Avec le président Biden, ça va mieux parce qu’il est très exigeant et fait tous les efforts. Mais avant, il n’y avait pas d’efforts, dans l’autre gouvernement. C’était négligé et on laissait simplement mourir les gens. C’est des grands scandales que nous vivons. »

  • Marie-Claire Blais est née à Québec en 1939.
  • Elle a publié à l’âge de 20 ans son premier roman, La belle bête.
  • En 1966, elle a remporté le prix Médicis pour Une saison dans la vie d’Emmanuel.
  • La grande série Soifs, inaugurée en 1995 et comptant plus de dix romans, fait l’objet de nombreuses traductions dans le monde.

EXTRAIT

Marie-claire Blais
Photo courtoisie

« Voilà, ne bougez plus, je remonte vos oreillers, ainsi près de la fenêtre vous verrez la neige qui tombe, qu’elle tombe jusqu’à nous ensevelir tous, dit René d’une voix lointaine et un peu grinçante, Olga, Natacha, Tania, quel que soit votre prénom, que tombe la neige, puisque c’est la saison, quant à moi je ne vais pas encore durer très longtemps, quelques jours, quelques nuits tout au plus... »