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Comment cet enquêteur a fait craquer le meurtrier de Marylène Lévesque

Le meurtrier a berné tout le monde avant de faire des aveux à l’enquêteur Guy Carrier, qui raconte la discussion

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Photo d'archives, Agence QMI Eustachio Gallese à sa sortie du poste de police à Québec, au lendemain du drame.

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Le meurtrier récidiviste Eustachio Gallese savait depuis des mois qu’il risquait de tuer Marylène Lévesque avant son geste fatal du 22 janvier 2020. Malgré tout, il a réussi à berner les autorités et les intervenants qui lui avaient permis de fréquenter la travailleuse du sexe de 22 ans pour assouvir ses besoins sexuels, et ce, même s’il avait assassiné sa conjointe 15 ans plus tôt. Pour la première fois, le policier qui a obtenu les aveux du meurtrier raconte à notre Bureau d’enquête les dessous de cet interrogatoire hors-norme.

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Le 3 février, deux semaines après le meurtre, les enquêteurs Guy Carrier et Ricardo Hamel prennent la route vers le pénitencier à sécurité maximum de Sainte-Anne-des-Plaines, sur la Rive-Nord de Montréal, où Gallese séjourne en protection. 

L’enquêteur à la retraite Guy Carrier a passé une dizaine d’heures en interrogatoire avec Gallese, qui lui a avoué avoir planifié son crime.
Photo Stevens LeBlanc
L’enquêteur à la retraite Guy Carrier a passé une dizaine d’heures en interrogatoire avec Gallese, qui lui a avoué avoir planifié son crime.

Le meurtrier est conduit dans une petite salle, où la rencontre est filmée.  

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« Je me souviens, il avait tenté de s’enlever la vie dans les jours précédents et avait des points de suture aux poignets. Il jouait nerveusement avec », évoque le sergent-détective Guy Carrier, retraité de la police de Québec depuis juillet 2020. 

Gallese n’a pas été informé à l’avance de cette visite. Bien qu’il répète qu’il ne veut pas parler, Gallese, qui se surnomme lui-même « Statch », est volubile. Il répond à certaines questions, exprime des remords, pleure. Il répète que sa vie est finie. 

« Je ne suis pas tombé dans l’empathie ou la flatterie. Je n’allais pas là pour le sauver ; je n’allais pas lui dire que je comprenais ce qu’il avait fait. Non. C’est une des pires boucheries que j’ai vues de ma vie. Je n’accepterai jamais ça », statue le retraité, qui compte 33 années d’expérience policière, dont 15 aux crimes majeurs. 

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Les enquêteurs tentent pendant cinq heures de lui faire avouer qu’il avait planifié son crime, en vain. Au moment de leur départ, ils invitent l’accusé à les contacter s’il veut poursuivre la discussion.

Les proches de Marylène Levesque lui ont fait leurs adieux lors d’une cérémonie à Saguenay, d’où elle était originaire, le 8 février 2020.
Photo d'archives
Les proches de Marylène Levesque lui ont fait leurs adieux lors d’une cérémonie à Saguenay, d’où elle était originaire, le 8 février 2020.

Prêt à parler

Contre toute attente, une note provenant du pénitencier est acheminée au poste deux jours plus tard. Par l’entremise des agents correctionnels, Gallese signifie son intention de revoir les policiers.

Tôt le lendemain matin, en pleine tempête de neige, le duo Carrier-Hamel reprend la route. Il est passé 14 h, le 6 février 2020, lorsque le suspect les rejoint. 

« Il sort de la douche. Il est propre. Bien mis. Confiant, mais résigné. Il ne voulait même pas rappeler son avocat », se rappelle Carrier.

Contre toutes attentes, Gallese se met effectivement à table. Volubile, il parle du bonheur de retrouver la société, en mars 2019, et de l’espérance d’une vie meilleure qui se présente alors à lui. Il explique sa rencontre avec « Coralie », le pseudonyme de Marylène Lévesque, dans un salon de massage. 

Marylène Lévesque, 22 ans, était devenue l’obsession de son meurtrier, qui pouvait lui verser jusqu’à 1400 $ par rencontre.
Photo d'archives
Marylène Lévesque, 22 ans, était devenue l’obsession de son meurtrier, qui pouvait lui verser jusqu’à 1400 $ par rencontre.

Il a une permission inusitée de son intervenante pour acheter des services sexuels à raison d’une fois par mois. Gallese en fait fi et rencontre la jeune femme à une quarantaine de reprises au salon de massage, en réservant sous de faux noms. Il la couvre d’argent et de cadeaux. 

« Il est tombé en amour », analyse Carrier.

Son univers bascule à l’automne 2019, lorsque la Commission des libérations conditionnelles apprend l’existence de cette permission spéciale. « Stach » s’engage à ne plus retourner au salon. 

« Mais il ment. Il a peur de ne plus voir Marylène. Ils vont commencer à se voir dans des hôtels », explique l’enquêteur.

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Photo Stevens Leblanc

Gallese a toutefois l’impression que la jeune femme, qui est en couple, est de plus en plus froide et distante envers lui. Il se sent rejeté. Il dort mal. Il a maigri. Dès lors, il sait qu’il pourrait commettre à nouveau l’irréparable. Il reconnaît les émotions qui l’ont poussé à assassiner violemment sa conjointe, en 2004.

« Il se dit : “Stach, ne retombe pas là-dedans, tu connais tes points faibles”. Il nous le dit qu’il est en train de retomber dans le même pattern de jalousie compulsive qu’en 2004 », évoque Guy Carrier.

Obsédé par Marylène, dépressif face à son sentiment de rejet, Gallese consulte des professionnels de la santé. Mais il leur cache la véritable raison de son mal-être.

Le déclic

Le 11 janvier 2020, Marylène raconte au suspect être allée souper avec un nouvel homme. 

« C’est la goutte qui fait déborder le vase. Il pense qu’elle joue avec lui, alors que lui, il est sincère dans cette relation-là », illustre l’enquêteur.

Réalisant qu’elle ne sera jamais sienne, il planifie de s’enlever la vie et de l’emmener avec lui. Gallese se procure un long couteau dans un commerce d’accessoires de cuisine, le 18 janvier 2020. 

« Toute la préméditation est là. Il savait qu’il allait passer à l’acte », analyse M. Carrier. 

Le matin du 22 janvier 2020, le meurtrier quitte la maison de transition pour obtenir une relation sexuelle complète dans un salon de massage à Lévis. Ses intervenants ignorent cette information, Gallese leur ayant plutôt dit qu’il se rendait dans un magasin de pièces automobiles.  

Il dîne chez sa mère, revient à la maison de transition, puis repart en fin d’après-midi pour la SAQ, où il achète une petite quantité de vodka. 

Pendant ce temps, Marylène Lévesque arrive seule peu après 17 h à l’hôtel. Elle s’enregistre et monte à la chambre, avant de descendre pour manger au restaurant adjacent. Dans son auto, Gallese boit la vodka puis la rejoint, vers 17 h 45. Un couteau est caché dans ses pantalons. La lame perce ses boxers

Ange et démon

Jusqu’à la dernière minute, il hésite à passer à l’acte. 

« Il a comme un petit ange et un petit démon en lui. Mais le démon est plus fort. S’il veut se libérer de l’angoisse et du mal de vivre qu’il a, il faut qu’il le fasse. C’est la seule façon de s’en sortir pour lui. Mais il le dit, que c’était prévu. Que c’était son intention », précise M. Carrier. 

Vers 19 h, le duo se dirige vers la chambre. Les caméras de surveillance de l’établissement captent les dernières images de Marylène Lévesque en vie. La relation sexuelle débute. Et Gallese commet l’irréparable.  

« Après, il va appeler la maison de transition et ment en disant qu’il est à un meeting des Alcooliques anonymes », se souvient le policier.

Les policiers près de l’hôtel de Québec où le corps de Marylène Lévesque a été retrouvé, dans la nuit du 22 janvier 2020.
Photo d'archives
Les policiers près de l’hôtel de Québec où le corps de Marylène Lévesque a été retrouvé, dans la nuit du 22 janvier 2020.

Objets disparus

Le meurtrier quitte l’hôtel vers 20 h 45. Il se change, conduit jusqu’à un dépanneur pour acheter des cigarettes et se rend dans un bar. Il s’enivre, ressort en titubant, reprend le volant et se livre au poste de police vers 23 h 30.

Le suspect ne sait plus à quel moment ni à quel endroit il s’est débarrassé de l’arme du crime et du cellulaire de sa victime, qui n’ont jamais été retrouvés. 

« Il se souvient de les avoir vus sur le siège passager et de les avoir jetés », dit le retraité. 

Coupable

Trois semaines après avoir déballé son sac, Gallese plaide coupable à une accusation de meurtre au premier degré et écope automatiquement d’une peine de 25 ans de prison. 

« C’est super rare qu’on ait des aveux pour un meurtre prémédité en interrogatoire. L’accusé a tout à perdre, parce que c’est automatiquement 25 ans d’emprisonnement. C’est la pire peine », termine Guy Carrier, qui insiste d’ailleurs sur le fait que ce dénouement est le résultat d’un travail d’équipe acharné. 

Gallese s’excuse à ses intervenants  

En interrogatoire, Eustachio Gallese a exprimé des remords et s’est excusé pour avoir menti à ses intervenantes à la maison de transition où il était hébergé, se souvient l’enquêteur Guy Carrier. Même son de cloche envers la Commission des libérations conditionnelles du Canada. 

« Il ne voulait pas leur mettre le blâme », se remémore-t-il.

Mais Gallese est bien conscient qu’en ayant trompé les autorités, le système risque d’être renforcé et des codétenus en attente de remise en liberté pourraient en subir les conséquences. 

« Il sait qu’il risque de devenir responsable de modifications sur les mesures de suivi et que tout allait être imposé à cause de lui », analyse l’enquêteur.

Un boulot payant  

Certains se sont posé la question à savoir comment un homme qui venait de passer 15 ans en prison avait assez d’argent pour pouvoir se payer les services d’une travailleuse du sexe. 

Cela s’explique entre autres par le fait qu’à sa sortie de prison en mars 2019, Eustachio Gallese possède quelque 30 000 $ dans son compte en banque, fruit d’un héritage. Il emménage en maison de transition et s’achète une voiture.

Il obtient rapidement un emploi dans un restaurant de Québec, où son rendement est apprécié. Il dit faire 1500 $ net par semaine et placer de façon hebdomadaire une bonne somme dans ses économies.

« Éventuellement, son but, c’était d’acheter un bloc-appartements et que Marylène puisse habiter un étage, pour qu’ils se voient régulièrement », se rappelle Guy Carrier.

Un parcours troublant  

Mars 2019

Eustachio Gallese quitte le pénitencier après 15 ans de détention pour le meurtre de sa conjointe, survenu en 2004. En semi-liberté, il emménage dans une maison de transition à Québec.

Mai 2019

Gallese rencontre Marylène Lévesque dans un salon de massage. Ses intervenants lui donnent l’autorisation d’aller au salon une fois par mois. Il s’y rendra plutôt trois fois par semaine.

22 janvier 2020

Marylène Lévesque est assassinée par Gallese dans un hôtel. Dans la nuit, le meurtrier se présente au poste de police. Il avoue à un agent de sécurité avoir tué une femme, sans en dévoiler davantage.

3 et 6 février 2020​

L’accusé est interrogé au pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines, où il est placé en protection. Il finit par avouer qu’il avait planifié le meurtre de sa victime.​

27 février 2020

Gallese plaide coupable à une accusation de meurtre au premier degré et écope d’un emprisonnement à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans.

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