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Une Québécoise au château de Chambord

Une Québécoise au château de Chambord
Photo AFP

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En ces temps de pandémie, personne n’est facile à reconnaître dans la rue. Pas même un intime.

Si vous croisez une femme vêtue de noir, le visage presque entièrement dissimulé derrière un masque noir et des lunettes noires, c’est peut-être Dominique Blain. Si, de surcroît, elle parle d’art et d’histoire, qu’elle s’indigne pour le sort des migrants et s’inquiète des monuments qu’on abandonne aux barbares, pas de doute, c’est elle.

Peu d’œuvres de Dominique Blain tiennent dans les cadres étroits qu’on accroche dans son salon. Ses œuvres ont besoin d’espace pour crier l’indignation de leur créatrice. Dans l’univers inusité des étages austères et froids du vieux château de Chambord, en France, l’exposition Déplacements, de l’artiste montréalaise, trouve enfin le lieu qu’il lui fallait.

J’avais vu, il y a deux ans, cette exposition déroutante au Centre culturel canadien de Paris où l’avait accueillie Isabelle Hudon, alors ambassadrice du Canada en France. Malgré le généreux espace qu’offre le Centre culturel, la pièce principale de l’expo, une caisse de bois gigantesque, s’y trouvait à l’étroit et détonnait un peu. Au deuxième niveau du château de Chambord où des déménageurs intrépides, peut-être même un peu fous, ont réussi à la monter en six pièces détachées, la caisse étonne, mais ne détonne plus.

DES BOTTES AU PLAFOND DU MUSÉE

Œuvre pivot de l’exposition, la caisse est une réplique à l’échelle de celle entourée de câbles qu’on avait utilisée pour transporter dans un lieu secret L’Assomption, le tableau du Titien, pour le préserver de la destruction lors de la Première Guerre mondiale. Dominique Blain a le génie d’illustrer une thématique par un objet si inattendu qu’on en reste saisi pour longtemps.

En 1992, par exemple, elle avait suspendu au plafond du Musée des beaux-arts de Montréal 100 paires de bottes militaires. Cette étrange installation en disait plus long que tous les discours sur la bêtise de la guerre. Les bottes étaient immobiles au bout de leur fil, mais on avait l’impression d’entendre leur claquement sinistre sur les pavés.

Dans Déplacements, tous les tirages en noir et blanc qui accompagnent l’énorme caisse sont en négatif. Ils sont en parfait accord avec les images d’un autre déménagement dramatique, celui des œuvres du Louvre à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale. À la mi-mars, l’exposition de Dominique quittera Chambord pour Nice, où elle attendra qu’on agrandisse le musée pour s’y installer en permanence, terminant ainsi un long voyage de Montréal à Paris, en passant par Tours et Chambord.

POUR LA SUITE DU MONDE

L’exposition ne montre pas seulement les initiatives déployées durant deux grandes guerres pour sauver les chefs-d’œuvre de l’humanité, elle rappelle aussi la folie récente des talibans, qui ont fait exploser les Bouddhas de Bamiyan et qui ont dévasté tous les musées d’Afghanistan.

Dominique Blain est au patrimoine culturel ce que David Suzuki, l’animateur de la fameuse série de la CBC, Nature of Things, est à l’écologie. Elle a une conscience aiguë de la tragédie que constitue la perte d’une œuvre d’art ou celle d’un simple artefact. L’humanité est en péril, proclame-t-elle, lorsque les musées sont pillés, que les bibliothèques et les livres sont brûlés, que les lieux de culte et les sites archéologiques sont détruits.

Son œuvre si singulière est un cri du cœur pour la sauvegarde du patrimoine culturel. C’est aussi un appel déchirant à la solidarité face aux menaces que laissent présager les changements climatiques sur l’humanité comme sur les œuvres d’art. Dominique Blain est essentielle pour la suite du monde.