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Qu’on laisse Serge Thériault à son exil

Serge Thériault
Photo d’archives

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Il faut être bâti solide quand on est acteur et qu’on joue surtout des rôles de composition.

Pour ceux qui l’ignoreraient, quand un acteur représente un personnage très caractéristique derrière lequel doit s’effacer sa personnalité, on dit qu’il joue un « rôle de composition ». De tous les acteurs avec lesquels j’ai travaillé, Serge Thériault est celui qui a dû personnifier le plus grand nombre de personnages n’ayant rien à voir avec lui.

Dans la première version de Jamais deux sans toi, diffusée à Radio-Canada en 1976, c’est Serge Thériault (28 ans) que le réalisateur Rolland Guay et moi avions choisi pour camper Bernie Lacasse. Il avait fallu beaucoup de courage à Serge pour accepter de jouer un homosexuel. À l’époque, on se moquait des homosexuels sans retenue. Bernie fut le premier personnage gai à apparaître régulièrement dans un téléroman.

  • Écoutez l'entrevue de Sophie Durocher avec les réalisateurs du film Dehors Serge dehors sur QUB radio :

LA NAISSANCE DE LA PETITE VIE

Affable, poli, sans manières efféminées et toujours prêt à rendre service, Bernie fut loin de faire scandale comme nous l’avions craint. Il devint rapidement la « femme de ménage » dont rêvaient toutes les Québécoises. Quant aux homosexuels, ils ne cessaient de le citer en exemple, se servant de lui pour confondre les homophobes.

Mais Bernie n’était pas Serge Thériault. Pas plus que Serge ne serait ensuite Ding, le faire-valoir de Dong, tellement plus allumé que son complice. Un soir, un sketch génial fut présenté aux Lundis des Ha ! Ha ! par Claude Meunier et Serge Thériault. Il mettait en vedette pôpa et môman, deux personnages absurdes et surréalistes. La petite vie venait de naître.

Cette sitcom révolutionnaire réservait à Serge Thériault un personnage quasi impossible à assumer, celui d’une mère québécoise « germaine », se faisant du souci pour sa marmaille, mais soumise à son homme, qui la traite comme une servante. Petit à petit, le comédien fragile qu’était Serge Thériault se fondit dans les jupes extravagantes de môman.

Quelques années plus tard, c’est un Thériault déjà presque en retrait du monde qui donna vie à François Brochu, le garagiste de Gaz Bar Blues, dépassé autant par ses fils que par la transformation de son quartier.

Aujourd’hui, Serge Thériault ne sort plus de chez lui. Il y reste prostré comme un animal blessé. Ce ne sont pas deux psychologues amateurs, munis d’une caméra et de bonnes intentions, qui vont le tirer de son accablement. Leur film servira plutôt à rabattre à sa suite des hordes de voyeurs.

UNE PORTE QU’ON CLAQUE AU NEZ

Les rôles de composition peuvent être des cadeaux empoisonnés. Ils ne sont jamais des fardeaux légers. Plus d’un comédien ou d’une comédienne n’a pas les épaules qu’il faut pour les porter.

Le pauvre Jean-Pierre Masson, par exemple, n’a pas survécu à Séraphin Poudrier dont il endossa les oripeaux durant 12 ans. Il finit par sombrer dans l’alcool pour aller mourir dans un motel miteux de Pennsylvanie.

Je pense aussi à Guy Sanche que nous avions transformé en Bobino lorsque j’étais l’auteur principal de La Boîte à Surprise. Guy ne put jamais s’extirper de sa veste étroite, de sa fleur à la boutonnière et de son chapeau melon. La fin de Bobino fut aussi la sienne.

Qu’on laisse Serge Thériault à son exil, comme le souhaitait si justement Sophie Durocher dans sa chronique de lundi, qui dénonçait le triste film de Pierre-Luc Latulippe et de Martin Fournier. Le titre même du film, Dehors, Serge, dehors ! sonne comme une insulte, voire comme une porte que l’on claque au nez de Serge Thériault, un être exquis et si vulnérable.