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Du plastique qui pourrait être nocif

Nos tests montrent la présence probable d’un contaminant dans des objets du quotidien à la maison

Microplastique
Yanick Legrand Louis Lefrançois Perreault, chimiste spécialiste aux applications, chez Malvern Panalytical à Québec a analysé quinze produits des plastiques chez le journaliste Marc-André Sabourin (à droite).

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Un produit chimique interdit depuis plus de 10 ans au Canada se trouve encore dans des objets de plastique du quotidien, laissent penser des tests effectués pour notre Bureau d’enquête. Dans un des cas, la quantité présente pourrait être 325 fois supérieure à la limite européenne. 

C’est l’un des constats faits dans le grand reportage Microplastiques, diffusé sur Vrai. Il montre comment les microplastiques transportent des produits chimiques jusque dans le Saint-Laurent et menacent les espèces qui y vivent, dont le béluga. 

Quinze produits de plastiques, dont des jouets, des appareils électroniques et des outils de cuisine, ont été analysés par l’entreprise Malvern Panalytical à Québec.  

Selon leur analyse, un chargeur de batterie, un adaptateur de courant pour caméra et une spatule contenaient du brome, un élément qui indique la présence probable de polybromodiphényléthers (PBDE). 

En cas d’exposition prolongée à une quantité très importante, les PBDE pourraient perturber les systèmes hormonal et reproducteur, provoquer des cancers, et même réduire le quotient intellectuel des enfants. 

Comme le révélait notre Bureau d’enquête mardi dernier, des chercheurs soupçonnent que les PBDE contribue à la mort de bébés bélugas dans le Saint-Laurent.

AUCUNE LIMITE

Le Canada interdit la vente, l’importation et l’utilisation de PBDE depuis 2008, à l’exception de deux variantes qui, elles, ont été interdites en 2016. Ces produits chimiques étaient auparavant utilisés dans certains plastiques pour diminuer les risques d’incendie. 

L’importation de produits qui contiennent des PBDE reste malgré tout permise. Le pays n’a pas non plus établi de limite quant à la quantité maximale de PBDE pouvant être présente dans un objet. 

Cette situation choque Roxana Suehring, professeure associée en chimie analytique à l’Université Ryerson, à Toronto, qui a étudié les PBDE.

La professeure associée en chimie analytique à l'Université Ryerson, à Toronto, Roxana Suehring.
Yanick Legrand
La professeure associée en chimie analytique à l'Université Ryerson, à Toronto, Roxana Suehring.

«Si un produit chimique est interdit, il devrait également l’être dans les produits qui sont importés.» 

Le contrôle des PBDE est plus sévère en Europe. La norme RoHS, entre autres, établit une limite maximale de 1000 parties par million (ppm) dans les plastiques des appareils électroniques.

Si l’on se base sur la norme européenne, la quantité de PBDE probablement présente dans l’adaptateur de courant testé pour nous serait 325 fois supérieure à la limite. Pour le chargeur de batterie, ce serait 223 fois plus. 

Il est important de préciser que l’adaptateur date de 2010, soit après l’entrée en vigueur de la réglementation canadienne. La date de fabrication du chargeur, elle, est inconnue. 

Rien sur l’étiquette de ces produits ne permet aux consommateurs de se douter que des PBDE s’y trouveraient. Notre journaliste utilisait ces produits jusqu’à ces tests.

Objets testésRésultats de l'analyse
Adaptateur de courant325 x supérieur à la norme
Positif
Chargeur de batterie223 x supérieur à la norme
Positif
Ustensiles de cuisines2 x inférieur à la norme
Positif
Petite voiture 1
Négatif
Barbie
Négatif
Poupée
Négatif
Cartable d'école
Négatif
Tuyau
Négatif
Pouliche
Négatif
Gazon synthétique
Négatif
Mega Blocks
Négatif
Télécommande
Négatif
Petite voiture 2
Négatif
Toutou
Négatif
Imprimante
Négatif
Photos Yanick Legrand
Quinze produits de plastiques, dont des jouets, des appareils électroniques et des outils de cuisine, ont été analysés par l’entreprise Malvern Panalytical à Québec.
MÉTHODOLOGIE
Malvern Panalytical a effectué les tests avec l’Epsilon 1, un analyseur de spectrométrie de fluorescence X. L’appareil a été calibré pour détecter le brome, un marqueur associé à la présence de PBDE dans les plastiques. Selon Malvern Panalytical, une quantité de 300 ppm de brome correspond à 1000 ppm de PBDE, soit la limite maximale autorisée par la norme RoHS.

CUISINER AUX PBDE

La quantité probable de PBDE détectée dans la spatule de cuisine achetée en 2021 serait deux fois inférieure à la norme RoHS. Vu la faible quantité de brome trouvée, l’expert estime que la présence de PBDE serait possiblement involontaire de la part du manufacturier. 

Comme les tests effectués détectaient le brome, et non les PBDE directement, il est aussi possible que la spatule renferme un autre type de retardateur de flamme bromé, souligne Mme Suehring.

Ces retardateurs de flammes bromés sont « massivement » utilisés en remplacement des PBDE.

MAUVAIS REMPLAÇANTS

Or, les études montrent aujourd’hui que ces molécules « sont plus souvent qu’autrement tout aussi néfastes que les PBDE », dit Roxana Suehring. C’est ce que les experts qualifient de « substitution regrettable ».  

L’experte estime qu’il n’y a pas raison de paniquer vu lea faible quantité de brome détectée dans la spatule. 

«Mais, tout de même, pourquoi ne pas utiliser une spatule en bois, avec laquelle vous n’auriez pas à vous inquiéter ?» 

Son conseil est d’autant plus valide que les PBDE n’est qu’un seul des nombreux additifs chimiques utilisés dans les plastiques afin de modifier leurs propriétés. 

«Il y a beaucoup de secrets industriels derrière la présence d’additifs, et on ne connaît pas tous les risques sur la santé et l’environnement», indique Geneviève Dionne, directrice de l’écoconception chez Éco Entreprises Québec. 

Selon une étude récente, plus de 10 000 additifs chimiques sont utilisés par l’industrie du plastique dans le monde, et les effets sur la santé et l’environnement de 40 % d’entre eux sont inconnus.  

Comment se protéger des additifs
Ne pas chauffer sa nourriture dans des contenants en plastiques La chaleur accélère la diffusion des additifs chimiques présent dans les plastiques. Même un plat allant au micro-ondes ou un moule en silicone fait pour le four risque de contaminer votre nourriture.
Posez des questionsAvant d’acheter un produit en plastique, demandez au vendeur quels additifs y sont utilisés. «Les consommateurs ont beaucoup de pouvoir», dit Roxana Suehring. À force de se faire questionner, l’industrie pourrait revoir ses pratiques.
Éviter le plastique Lorsque d’autres options sont disponibles, optez pour d’autres matériaux, tels que le verre, le bois et les métaux. Le plastique est indispensable, mais il n’a pas à être le matériau utilisé «par défaut», dit Roxana Suehring.

Les filtres à microplastiques pourraient être imposés                  

Le gouvernement fédéral songe à les imposer pour réduire la pollution dans l'eau

Près de 67 tonnes de microplastiques sont rejetés annuellement dans nos cours d'eau au Québec.
Yanick Legrand
Près de 67 tonnes de microplastiques sont rejetés annuellement dans nos cours d'eau au Québec.

Ottawa pourrait bientôt rendre obligatoires les filtres à microplastiques dans les machines à laver afin de réduire la pollution plastique dans l’eau, a appris notre Bureau d’enquête.

«C’est l’une des options que nous étudions présentement», affirme Steven Guilbeault, ministre de l’Environnement et du Changement climatique. 

Le lavage des vêtements en tissus synthétiques est une importante source de microplastiques dans les eaux usées. Selon une étude d’Ocean Wise, les laveuses recracheraient 6,3 mille-billions de microfibres de plastique dans les eaux usées chaque année au Canada.

Même si les usines d’épuration peuvent filtrer près de 95 % des microfibres, 0,26 mille-billions, soit 67 tonnes, seraient rejetés annuellement dans lacs et rivières du pays, dont le Saint-Laurent. 

Ces particules transportent avec elles des produits chimiques potentiellement toxiques pour l’environnement et la santé. 

Ottawa étudie en ce moment «les meilleurs mécanismes pour limiter et voire éliminer complètement la présence de microfibres de plastique dans nos cours d’eau», dit Steven Guilbeault.

S’inspirer de la France

Le gouvernement pourrait ainsi s’inspirer de la France, qui a déjà annoncé que les filtres à microplastiques seront obligatoires dans les nouvelles laveuses à compter de 2025. 

Des filtres à microplastiques pour laveuse sont déjà offerts sur le marché pour les consommateurs soucieux de l’environnement. Ils s’installent sur la sortie d’eau de la laveuse, et il suffit de les vider régulièrement, un peu comme le filtre à charpie de la sécheuse. 

Alors qu’Ottawa multiplie les annonces au sujet de la pollution plastique, Québec peine à accoucher de sa stratégie pour lutter contre le problème.  

Dans son dernier plan d’action sur les matières résiduelles, le gouvernement s’engageait à publier une «stratégie gouvernementale visant à réduire l’utilisation des plastiques et des produits à usage unique» d’ici 2020.

Stratégie attendue

Près de deux ans après cette date limite, la stratégie se fait toujours attendre.  

Le ministre de l’Environnement Benoit Charette a refusé d’accorder une entrevue à notre Bureau d’enquête. Par courriel, il a indiqué que la pollution plastique est une «préoccupation». 

Un porte-parole du ministère a affirmé que « les mesures de la stratégie sont actuellement en évaluation » et que des consultations avaient lieu cet automne. 

Le ministère collabore également avec Environnement Canada et des universités québécoises pour étudier sur les microplastiques dans l’eau et l’environnement.

Le microplastique
dans nos maisons
22 à 6169 microplastiques/m2/jour
Les microplastiques sont des petites particules ou fibres mesurant entre 5 millimètres et 2 micromètres: jusqu’à 50 fois plus fin qu’un cheveu. Les particules en suspension dans l’air sont inhalées.
1- Jouets
Les enfants mettent fréquemment leurs jouets en plastique à la bouche.
2- Tapis, moquette
Génère des particules en suspension de microplastiques d'origine pétrochimique: polyéthylène, polyamide ou polyacrylique.
3- Sol dur, plancher flottant
Son revêtement génère par frottement des particules en suspension de polychlorure de vinyle (PVC).
4- Peinture
À l’usure, ses particules de microplastique tombent.
5- Linge, Sofa
Composés de tissus synthétiques faits de plastique, ils libèrent des particules par frottement.
6- Appareils électroniques
Ils peuvent contenir des PBDE, des additifs servant à résister aux flammes pouvant provoquer des cancers ou réduire le quotient intellectuel des enfants.
7- Eau potable
Principale source alimentaire de microplastique: 250 particules par jour et par personne. Le plastique contamine à la source les eaux souterraines et de surface.
8- Plat au micro-ondes
Réchauffés dans un contenant en plastique, les additifs chimiques du plastique se diffusent dans la nourriture.
Sources: Université de Newcastle, université de Macquarie, FEM, Bureau d’Enquête; Recherche: Baptiste Zapirain; 3D: Jean-Hugues Levasseur; infographie: Karine Leblanc

Les plastiques ne sont pas toxiques, selon l’industrie                  

Les producteurs de plastique ne s’estiment pas responsables de la forte présence de microplastiques et de leurs produits chimiques dans le fleuve Saint-Laurent. 

«C’est la gestion des déchets de plastique qui est le problème», affirme une porte-parole de l’industrie. 

Elena Mantagaris est porte-parole de l'industrie du plastique.
Yanick Legrand
Elena Mantagaris est porte-parole de l'industrie du plastique.

«Les plastiques ne sont pas toxiques», dit Elena Mantagaris, vice-présidente de la division des plastiques à l’Association canadienne de l’industrie de la chimie (ACIC), un important lobby qui représente 75 fabricants de plastique canadiens, dont Dupont et Dow Chemical Canada. 

La porte-parole souligne aussi que les effets des microplastiques sur la santé humaine ne sont pas démontrés, et que l’industrie suit les règles gouvernementales pour ce qui est de l’utilisation des produits chimiques.

Recycler à 100 %

Malgré tout, elle estime «qu’il faut éliminer les plastiques de l’environnement pour les garder dans l’économie». 

Selon l’ACIC, la solution passe par la mise sur pied d’une «économie circulaire». Les déchets de plastiques seraient ainsi recyclés pour devenir la matière première de l’industrie au lieu d’être enfouis ou perdus dans la nature. L’ACIC s’est donné l’objectif que 100 % des plastiques soient «recyclables» d’ici 2030, et «recyclés» d’ici 2040, dit Mme Mantagaris.

Granules

Selon plusieurs experts consultés par notre Bureau d’enquête, les microplastiques peuvent être émis bien avant qu’un produit en plastique ne soit jeté.  

Les granules se retrouvent aussi dans les lacs et les rivières du pays et proviennent des producteurs de l'industrie du plastique.
Yanick Legrand
Les granules se retrouvent aussi dans les lacs et les rivières du pays et proviennent des producteurs de l'industrie du plastique.

Geneviève D’Avignon, une doctorante de l’Université McGill qui étudie les microplastiques, donne l’exemple d’un chandail fait en polyester. Lorsqu’on le porte ou le lave, il va «produire de petites fibres qui vont se briser et se retrouver dans l’environnement.» 

Dans certains cas, les microplastiques trouvés dans l’environnement viennent des producteurs de plastique eux-mêmes. 

C’est le cas des granules de plastiques, qui sont normalement fondus pour fabriquer des objets en plastiques. Ces granules, petits et légers, se perdent régulièrement lors de leur transport. En 2020, 13 % des microplastiques retrouvés par des chercheurs dans les eaux du Port de Toronto étaient des granules.  

Ils demeurent très présents dans les cours d’eau, dont les Grands Lacs. 

«C’est clair qu’il faut améliorer nos pratiques», admet Mme Mantagaris.

Recyclage : Fausse solution ?

Geneviève D’Avignon est une doctorante de l’Université McGill qui étudie les microplastiques.
Yanick Legrand
Geneviève D’Avignon est une doctorante de l’Université McGill qui étudie les microplastiques.

Même le plastique recyclé génère des microplastiques et des nanoplastiques dans l’environnement. «C’est toujours bien de recycler», insiste Geneviève D’Avignon, doctorante à l’Université McGill. Mais réduire notre consommation de plastique diminuerait davantage, selon elle, la quantité de microplastiques qui aboutit dans la nature.