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La BD comme prise de conscience

La BD comme prise de conscience
Photo courtoisie

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Après la parution du percutant Payer la terre de Joe Sacco au début de l’année 2020, une autre artiste étrangère consacre ces jours-ci un ouvrage à la question des mauvais traitements infligés aux Premières Nations canadiennes. Une œuvre coup-de-poing, où la beauté et la laideur cohabitent et nous hantent.

Si l’auteur américain embrasse la forme du documentaire, l’artiste française Elene Usdin a quant à elle choisi de transcender le réel sous la forme d’une fable. René.e aux bois dormants raconte l’histoire d’un petit garçon qui vit en marge de la normalité : une mère absente, la cruauté des autres enfants qui l’ostracisent, une réserve isolée dans un Canada profond. Il trouve pour seuls refuges des mondes fantasmagoriques, peuplés de créatures étranges, à l’instar d’Alice, de Lewis Carroll. C’est dans l’un de ceux-ci que sa peluche de lapin s’évade. René.e part alors à sa recherche. Tel Ulysse, il embarque dans un voyage initiatique dont il ne mesure pas l’ampleur. « René.e est né plusieurs fois, d’où aussi le choix de ce prénom, d’ailleurs, qui rappelle la renaissance. En effet, j’avais déjà une ébauche d’histoire à l’aube des années 2000. Je voulais écrire un conte écologique, dans la forêt, avec des esprits, une fable animiste en quelque sorte, où le rêve se mêlait au récit. J’avais déjà mon personnage de René, un homme vieillissant aux prises avec les blessures de son enfance. Mais j’ai rangé ce squelette de narration, car je ne trouvais pas d’enjeu et de problématiques intéressantes pour le continuer », relate l’illustratrice. « Ce drame des adoptions forcées des enfants des Premières Nations canadiennes est entré dans ma vie, puis dans mon récit, alors que je séjournais à Montréal en septembre 2017. J’ai entendu à la radio la proclamation des excuses du gouverneur du Manitoba envers les victimes du sixties scoop. Émue et choquée, j’ai senti que j’avais trouvé la brique manquante à mon histoire. »

Influences diverses

L’artiste aura mis 25 ans à accoucher de ce fulgurant récit, aux diverses influences. On y retrouve notamment des effluves de l’artiste de bande dessinée Lorenzo Mattotti, du cinéaste David Lynch et du peintre Francis Bacon, bref, d’univers où la beauté et l’horreur se colletaillent. « L’important pour moi à ce moment-là était de raconter une fable universelle, les blessures de René.e sont celles de tous les peuples opprimés, qui subissent aussi les injustices des dominants. Raconter sous forme de fable la façon dont vivaient les anciens et les peuples primitifs est aussi un cri d’alarme face à nos modes de vie consumériste, qui met en péril notre avenir sur Terre. Faire l’apologie d’une vie plus à l’écoute des autres formes vivantes faisait écho à la façon de vivre des peuples des Premières Nations. Raconter ce drame du sixties scoop posait aussi la question de l’acculturation et du génocide culturel envers ces peuples. Si ce sont eux les victimes, il ne faut pas perdre de vue que nous ferions bien de suivre leur sagesse si l’on ne veut pas détruire fatalement notre possibilité de continuer à vivre sur cette planète. »

Au-delà des années, il aura fallu un regard extérieur pour désembuer le nôtre. Ainsi, René.e aux bois dormants est une lecture magistrale, nécessaire, dérangeante, d’une beauté renversante, qui nous rappelle que seul l’art est capable d’ébranler nos certitudes, nos aveuglements, nos dogmes. Cette œuvre ne ressemble à rien, sinon au premier pas vers cette « réconciliation » 

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