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Inflation: les experts «dans le champ» au sujet du prix des aliments

Les augmentations sont beaucoup plus rapides et importantes qu’on nous le dit, constatent des Québécois

Robert St-Jules
Photo courtoisie Robert St-Jules est un résident de La Guadeloupe, un village de la Beauce. M. St-Jules tient un budget serré et constate que les économistes et les spécialistes sous-estiment la montée du prix des aliments. Il les invite à venir faire le marché avec lui.

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Robert St-Jules en a assez des économistes et autres « pelleteurs de nuages ». Ce retraité de 65 ans constate qu’en 2021, le prix des aliments a beaucoup plus augmenté que le 4 % évoqué par les spécialistes.

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« C’est beau de prendre des statistiques d’augmentation de prix, mais quand on va faire l’épicerie, c’est une autre histoire », lance l’ex-employé de Postes Canada, depuis le village de La Guadeloupe, en Beauce. 

Sa facture d’épicerie, au cours des derniers mois, a plutôt fait un bond de 15 %. « Et on fait attention, on court les aubaines et on ne va jamais au resto », dit-il au sujet de sa femme et lui.

M. St-Jules est un habitué des budgets. Toutes ses dépenses sont inscrites dans un chiffrier Excel depuis des années. 

Pour l’épicerie, sa conjointe et lui dépensaient 200 $ par semaine jusqu’à récemment. « Depuis un an, on paye 30 $ de plus par semaine pour le même panier », assure-t-il. Cette hausse de 15 %, bien réelle, ne concorde pas avec ce qu’avance Statistique Canada, qui parle de 3,9 % pour 2021. 

Et pour 2022, le Rapport sur les prix alimentaires canadiens 2021 publié récemment par quatre universités canadiennes parle d’une hausse de « jusqu’à 7 % ». 

« C’est déjà catastrophique, mais c’est sûr que ça va être plus que ça », avance M. St-Jules, qui se fie à l’année en cours. 

Selon un sondage publié jeudi par l’Université Dalhousie, 51 % des Québécois sont d’accord avec lui et croient que le prix des aliments augmentera de plus de 7 % en 2022. 

Cri du cœur

Le retraité sait bien que sa femme et lui sont privilégiés, puisqu’ils touchent chacun une pension de Postes Canada.

Son cri du cœur, il souhaite surtout le faire pour les moins bien nantis. « Quand on pense aux personnes âgées seules, avec juste la pension de vieillesse, ça n’a pas d’allure », dit-il. 

Le Rapport sur les prix alimentaires l’a aussi laissé perplexe. On y calcule qu’un homme de 51 à 70 ans devra débourser 3670 $ pour se nourrir en 2022, contre 3320 $ pour une femme de la même tranche d’âge.

« Ça fait 7000 $ par année, et à ce prix-là, on ne fait qu’exister », plaide l’homme de 65 ans. Avec sa conjointe, ils ont dépensé 11 960 $ à l’épicerie en 2021. 

Et ça, c’est « sans dépenses excessives ». « On ne s’achète pas du filet mignon ou du saumon toutes les semaines, on fait vraiment attention à ce qui coûte le plus cher », précise-t-il. 

Un des auteurs du rapport convient qu’il s’agit « d’évaluations conservatrices ». « Il s’agit du strict minimum avec un gaspillage alimentaire au minimum », répond Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie. 

Des hausses un peu partout dans le panier d’épicerie 

Depuis plus de 10 ans, Michel Boutet conserve chacune de ses factures d’épicerie. Disons qu’en matière de hausse du prix des aliments, il est difficile de lui en passer une petite vite.

Le comptable à la retraite de 71 ans habite Montmagny, dans la région de Québec, une ville où on trouve deux supermarchés : IGA et Maxi. 

« Je fais mes courses aux deux endroits, ça dépend des spéciaux », dit le sympathique septuagénaire. 

Il compile ensuite tout ça dans un chiffrier Excel, sur l’ordinateur. 

« Je suis très exigeant lorsque je fais un travail de précision », tient à souligner l’ex-comptable. 

Comme de nombreux autres, il constate que la hausse du prix des aliments a été beaucoup plus prononcée cette année que ce que les chiffres officiels indiquent. 

Sa facture totale d’épicerie a fait un bond de 13 % comparativement à 2020. Elle est passée de 4045 $ à 4545 $. 

« Les chiffres qu’on nous présente et le réel sont très différents. Et l’année n’est même pas finie », rappelle-t-il. 

Le retraité, qui habite seul, a donc dépensé à peu près 87 $ par semaine pour la nourriture cette année. Il achète « un peu plus » de plats prêts-à-manger au comptoir de l’épicerie, mais sinon ses habitudes sont restées les mêmes. 

Il se cuisine toujours des soupes, de la sauce à spaghetti, bref, il fait des efforts et est loin de dépenser sans compter. 

De grosses augmentations 

Michel Boutet s’est prêté au jeu et est allé revisiter ses factures des deux dernières années afin d’identifier certains produits qui augmentent plus vite que d’autres. 

Il a d’abord constaté à quel point les hausses sont partout : thé, pain, fromage, bouillon de poulet, margarine, etc. 

Les exemples les plus marquants sont présentés ci-dessus. 

Emballages qui rétrécissent

Il souligne aussi que de nombreux emballages ont rétréci récemment. 

« Avant, les saucisses venaient en paquet de 12, maintenant c’est 8 », observe-t-il. 

Le comptable en lui ne peut s’empêcher de penser que Statistique Canada et son Indice des prix à la consommation (IPC) sont incapables de suivre ces hausses de prix déguisées. 

« Il y a plusieurs façons de nous faire payer plus cher, il faut demeurer vigilant à l’épicerie », conseille-t-il.

QUELQUES EXEMPLES DE BONDS VERTIGINEUX DEPUIS 12 MOIS

 

Un énorme écart entre évaluations et réalité 

Un haut placé de la Banque Scotia a accusé Statistique Canada de sous-estimer l’inflation au pays, cette semaine.

L’agence fédérale publie de « fausses données sur ce qui se passe vraiment avec l’inflation », selon Derek Holt, chef des études économiques sur les marchés des capitaux de l’institution financière. 

L’analyste financier réagissait aux chiffres sur la hausse de l’Indice des prix à la consommation (IPC), qui a atteint 4,7 % en novembre, un sommet en 18 ans. 

Taux réel de 6 %

Le taux réel de l’inflation canadienne serait de 6 %, « ce qui est une énorme différence ».

Cet écart serait dû, entre autres, à l’absence des voitures d’occasion – « une des zones d’inflation les plus élevées d’Amérique du Nord » – dans l’IPC. 

Pourtant, les États-Unis et la Grande-Bretagne incluent cette catégorie de produits depuis de nombreuses années dans leur équivalent de l’IPC, souligne Derek Holt. 

Un effet sur les salaires

Enfin, il note surtout qu’une juste évaluation de l’inflation est « extrêmement importante » pour de nombreux Canadiens. 

Des augmentations salariales ou des avantages sociaux sont par exemple calculés en lien direct avec l’inflation. 

« Les décisions de politique monétaire affectant le coût des emprunts sont l’autre exemple évident de ce qui nécessite des indicateurs d’inflation précis », écrit M. Holt. 

Le spécialiste du prix de la bouffe Sylvain Charlebois, de l’Université Dalhousie, répète depuis cinq ans que l’inflation alimentaire est sous-estimée par Statistique Canada. 

Il a rencontré l’agence fédérale à deux reprises cette année pour discuter de cet enjeu. « Il y a cinq ans, ils étaient réfractaires, mais maintenant, ils sont conscients du problème », dit-il. 

En octobre, une enquête du quotidien Toronto Star lui a aussi donné raison. 

« Le journaliste a bien montré que l’échantillon de produits analysés pour calculer l’inflation est trop petit. L’agence fédérale lui a même accordé une entrevue, ce qui n’arrive jamais, pour reconnaître que la collecte de données doit être améliorée », indique M. Charlebois.