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Lisez un extrait exclusif du livre «Je passe à table» de Lara Fabian

Lisez un extrait exclusif du livre «Je passe à table» de Lara Fabian

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AVANT-PROPOS

Sacré mandat que celui de se raconter à l'intérieur d'un espace comme celui-ci.

Un « beau livre».

Très différent que de partager une émotion en la résumant sur une page blanche, tout en la rendant «chantable».

Au cours de cette période historique, où se réunir s'est vu réduit comme peau de chagrin, j'ai eu l'occasion de mesurer à quel point cultiver nos souvenirs et bâtir notre mémoire se fait la plupart du temps autour d'une table.

Depuis ma plus tendre enfance, j'ai eu la chance de vivre le cadeau de la transmission de façon constante et presque malgré moi. En effet, ma grand-maman, mes tantes et ma maman me racontaient tous les jours comment prendre soin des autres, en alliant leurs gestes d'amour les plus simples à la préparation des repas.

À l'époque où les femmes de mon île trouvaient refuge et reconnaissance dans leur cuisine, petite, je me réjouissais de toute cette variété de plaisirs.

Prendre place au jardin, à la table blanche en fer forgé rouillée, était pour tous un moment de joie pure et de conversations sonores, remplies de découvertes.

Plus tard, après que l'on a dû quitter la Sicile pour vivre dans « ce plat pays qui est le mien», les jours de repos, ma famille semait la fête par des repas interminables.

Que ce fût à la table en formica de la cuisine ou, les grands jours, à la table en acajou de la salle à manger, les moments épiques se multipliaient.

Autour d'une nappe blanche immaculée, sur fond de musique inclassable et de conversations en trois langues, mon papa, beau comme la vie, avait toujours sa guitare à la main.

Ma maman, amoureuse et généreuse comme l'Italie, accueillait nos amis « différents», presque tous issus de ce que l'on nomme désormais « la diversité».

Manger chez Pierre et Luisa, c'était comme s'asseoir les fesses dans la neige, vin chaud à la main, protégés par un soleil unique et réchauffés par un brasero fait maison. Personne ne s'identifiait à rien, mais tous y trouvaient leur bonheur.

Moi, tard dans la nuit, repue et couchée dans la chambrette à fleurs de notre 700 pieds carrés, je les entendais ... Aux petites heures, ils refaisaient encore le monde et me préparaient à ce grand voyage qu'allait être ma vie.

Ces moments-là, je ne les oublierai jamais... ils sont le mélange improbable qui me définit.

Les racines que je déterre et replante partout où je vais.

Ils sont comme La neige et le feu (film de Claude Pinoteau pour lequel j'ai écrit la chanson Laisse-moi rêver en collaboration avec Vladimir Cosma) qui se rencontrent et se racontent, étonnés.

Ils sont le tissu de ma joie, la dichotomie qui me porte et me garde vivante, afin d'embrasser mon destin.

Au fil de mes innombrables tribulations et déménagements, j'ai reproduit ces gestes d'amour et ce style de vie peu commun par la table. En y tenant mes propres révolutions. Mais, cette fois, en m'inspirant de toutes les cultures, de tous les pays que j'ai traversés et auxquels j'ai ressenti le besoin d'appartenir.

Voici un tour de « mon monde», en recettes de cuisine porteuses de providence et en histoires cocasses, jusque-là jamais racontées.

Allez, je passe à table.

- Lara

PREMIÈRE HISTOIRE - PASTINA  

Dangereuse naissance 

Je n'ai pas pu bénéficier du lait maternel, je suis née à sept mois, par césarienne, maman était dans le coma...

Elle ne me verra pas naître, car elle a fait une grosse crise d'éclampsie. C'est une vilaine montée d'albumine dans le sang qui provoque une sorte d'empoisonnement général de la mère et du bébé.

Moi, bébé dans mon parc.
1970
Moi, bébé dans mon parc.

Ce jour-là, personne ne sait si elle et moi allons survivre... 

Il est vrai que ce 9 janvier 1970 est bien étrange...

Ma maman ne se sent pas bien ce matin-là, mais elle encaisse bien la douleur, alors elle se tait, c'est génétique.

Comme la tradition l'exige, ma grand-mère (ma nonna en italien) Anna est venue de Sicile pour rester auprès d'elle au cours des deux derniers mois de grossesse. On ne sait jamais...

Une chance.

La petite robe à pois, c'est «Anna», ma grand mère, entourée de ses frères et soeurs, et de leur maman, mon arrière-grand-mère.
1911
La petite robe à pois, c'est «Anna», ma grand mère, entourée de ses frères et soeurs, et de leur maman, mon arrière-grand-mère.

Premiers mois de vie et chute de la chaise haute 

Elle ne parle pas le français, Anna, et ce jour-là, elle se retrouve dehors, pieds nus dans la neige (quel présage!) devant la maison où mon père vit toujours, à demander de l'aide en frappant aux portes des voisins, désespérée.

Elle a froid et ma maman est en nuisette, évanouie dans ses bras. Elle ne sait plus à quel saint se vouer, l'ambulance fera l'affaire.

Papa, lui, arrive à l'hôpital après l'ambulance. Maman est déjà dans le coma, et quand on lui demande ce qu'il ferait s'il lui fallait choisir entre son épouse et son enfant, il s'effondre contre la double porte des urgences.

C'est vrai que mon papa est très occupé depuis des mois, il faut gagner plus de sous, les facture arrivent trop vire, il faudrait acheter enfin d'autres meubles et remplacer cette table à trois pieds.

Alors, il ramone des cheminées quatorze heures par jour.

Il n'a pas vraiment réalisé ce qui se jouait ces dernières heures.

Ramoner, comme dans Mary Poppins, c'est ce que faisait son père avant lui, et puisqu'il lui fallait choisir un «vrai métier» même s'il rêvait de grandes scènes, il a obtempéré.

Contre toute attente, il se résoudra à laisser sa voix, sa belle gueule et sa guitare au placard, pour honorer les «recommandations» de mon grand-père, mais surtout pour subvenir aux besoins de cette nouvelle famille, dont les heures semblaient comptées.

Je suis donc née à 19 h 30 le 9 janvier 1970 et maman se réveillera de son lourd sommeil neuf jours plus tard...

L’entêtant sortilège du neuf a commencé.

À l'automne 1970, j'ai neuf mois, je commence à consommer mes tout premiers repas solides.

Maman Luisa, miraculeusement remise, décide, vu mon enthousiasme, de me refaire pour la deuxième fois consécutive « les pâtes de bébé». Un plat qui pourrait se définir aujourd'hui comme du comfort food.

Fidèle à ses traditions et à sa culture, elle crée sa propre version du mac and cheese,

pour régaler son bébé. Une recette toute simple: des pâtes cuites à l'eau, assaisonnées

de beurre salé, d'une bonne cuillère de fromage pecorino râpé et d'un œuf fouetté.

Tout est dans le tour de main.

Mais voilà, c'est une recette qui se pratique obligatoirement avec la « bedaine sur le poêle».

Espiègle... Gourmande... J'attends la pastina
1970
Espiègle... Gourmande... J'attends la pastina

Afin que je demeure en sécurité, maman décide de me mettre dans la chaise haute et de m'y attacher. Elle se tourne vers la cuisinière, le temps de la préparation.

Ces petites pâtes en forme d'étoiles prennent à peine cinq minutes à cuire et requièrent une mise en place très rapide.

Néanmoins, si la chaise de bébé se trouve derrière la cuisinière, faute de place, il est possible, en perdant de vue ce dernier, que sa gourmandise et son impatience puissent créer un drame.

Il faut en effet à peine trois minutes pour qu'en me balançant je sois capable de faire capoter la chaise et que je tombe la tête la première. D'abord sur la table en formica, puis sur le plancher.

La bonne nouvelle, c'est que je me suis mise à hurler de suite très fort, certains

d'entre vous ne seront pas surpris en lisant ces lignes, j'en suis sûre...

Ma mère à l'époque ne conduisait pas, elle a appelé un taxi et m'a emmenée à l'hôpital.

Mes hurlements n'avaient pas cessé depuis la maison et en me massant la tête, elle a découvert une bosse de la taille d'un pamplemousse.

Je vous rassure: je n'avais rien.

Certains ont été bercés trop près du mur, moi, trop près de la cuisinière. On ne se refait pas.

«Certains ont été bercés trop près du mur, moi, trop près de la cuisinière.»
«Certains ont été bercés trop près du mur, moi, trop près de la cuisinière.»

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