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[EN IMAGES] Vin Biquina et pilules pour «hommes faibles»: 5 types de médicaments anciens qui guérissaient tout... ou presque!

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L’hiver, saison des rencontres sociales à l’intérieur... et des rhumes, des bronchites et des affections de toutes sortes. Que faire pour soulager les symptômes? Comment soigner une langueur persistante, une digestion pénible? À quels médicaments recouraient les gens d’autrefois? Qu’est-ce qui était disponible dans les pharmacies ou par correspondance?

«Vin Biquina le plus agréable des apéritifs, le plus puissant des toniques», Album universel, vol. 22, no 1128, 2 décembre 1905, dernière page, BAnQ, 0002744200.
«Vin Biquina le plus agréable des apéritifs, le plus puissant des toniques», Album universel, vol. 22, no 1128, 2 décembre 1905, dernière page, BAnQ, 0002744200.

Entre 1880 et 1910, on est à mi-chemin entre les avancées scientifiques et la «médecine du peuple», ce qui se traduit par une abondante publicité imprimée: les journaux illustrés, les revues et les almanachs sont truffés de réclames annonçant une incroyable variété de médicaments en vente libre. C’est la grande ère des médicaments brevetés, dont la composition précise est gardée secrète! Découvrons ici quelques «perles» de la pharmacopée d’autrefois.

1) Sirops contre la toux et autres problèmes  

Bouteilles de sirop pour la toux portant les marques Sirop Gauvin et Henry R. Gray exhumées à l’église de La Nativité-de-Notre-Dame, latrines de la salle publique (contexte 1895-1920), collections archéologiques de la Ville de Québec, photographie Diane Bussières.
Bouteilles de sirop pour la toux portant les marques Sirop Gauvin et Henry R. Gray exhumées à l’église de La Nativité-de-Notre-Dame, latrines de la salle publique (contexte 1895-1920), collections archéologiques de la Ville de Québec, photographie Diane Bussières.

Le domaine pharmaceutique naît au 19e siècle, à la faveur des nouvelles techniques scientifiques qui permettent d’isoler des composantes spécifiques de substances qui se trouvent dans la nature. On voit rapidement se multiplier divers médicaments, notamment des sirops pour calmer la toux. Vendus dans des bouteilles de verre, ces sirops contiennent fréquemment de l’opium ou d’autres opiacés comme la morphine, dont les propriétés antitussives sont alors largement vantées. Ils contiennent aussi des substances dont l’odeur est associée à l’efficacité, par exemple du menthol, de l’eucalyptus ou des extraits de conifères. C’est le cas du sirop commercialisé sous le nom de Gray’s Syrup of Red Spruce Gum. La plupart ont disparu, à l’exception notable du Sirop Lambert, l’un des seuls ayant survécu!

Au tournant du 20e siècle, les bouteilles sont souvent pourvues d’embossage: le nom du médicament et celui de la compagnie pharmaceutique sont donc directement inscrits dans le verre. De nombreux exemplaires de ces récipients ont été conservés. On en découvre parfois en fouinant chez les antiquaires. 

Bouteille de Sirop d’Anis Gauvin, Maison des Jésuites, collections archéologiques du ministère de la Culture et des Communications, photographie Ville de Québec.
Bouteille de Sirop d’Anis Gauvin, Maison des Jésuites, collections archéologiques du ministère de la Culture et des Communications, photographie Ville de Québec.

Outre leurs propriétés antitussives, certains de ces produits faisaient un peu figure de panacées médicales, de «guérit tout». Par exemple, le Sirop d’Anis Gauvin, un médicament breveté en 1913, était vendu pour soigner la bronchite, mais aussi les coliques, la dysenterie, le choléra des enfants, la coqueluche et la migraine. D’autres entreprises misent sur une vaste gamme de produits complémentaires: le Dr Hervay, établi dans la région de Portneuf, propose notamment du Sirop Pulmo, du sirop de goudron et d’huile de foie de morue, ainsi qu’une préparation d’extraits de bœuf, de vin et de fer destinée aux convalescents.

Publicité pour les produits du Dr Hervay, de Saint-Basile de Portneuf, Le prix courant, vol. 35, no. 14, 7 avril 1922, couverture intérieure.
Publicité pour les produits du Dr Hervay, de Saint-Basile de Portneuf, Le prix courant, vol. 35, no. 14, 7 avril 1922, couverture intérieure.

2) Gommes et pastilles  

Publicité pour les pastilles de Brown. Le livre de ménage. Recettes utiles par Mme Winslow pour 1869, New York, Jeremiah Curtis & Sons et John I. Brown & Sons, 1868, non paginé.
Publicité pour les pastilles de Brown. Le livre de ménage. Recettes utiles par Mme Winslow pour 1869, New York, Jeremiah Curtis & Sons et John I. Brown & Sons, 1868, non paginé.

Le rapport à la douleur change énormément entre 1850 et 1900. Alors que le fait de souffrir était à la fois toléré et reconnu comme un avertissement de la défaillance du corps humain, les gens se mettent à rechercher des moyens de soulager la douleur de toutes les manières possibles. Des médicaments sont alors commercialisés sous des formes diverses, généralement pour être consommés par la bouche: on trouve donc toute une panoplie de pastilles, de gommes et d'autres dragées médicinales.

Publicité pour la gomme du Dr Adam dans Le Monde illustré, vol. 18, no. 931, 1er mars 1902, p. 31.
Publicité pour la gomme du Dr Adam dans Le Monde illustré, vol. 18, no. 931, 1er mars 1902, p. 31.

Rappelons que les soins dentaires sont alors particulièrement rares et coûteux: rien d’étonnant à voir fleurir toute une gamme de médicaments destinés à soulager les ulcères buccaux, de même que les douleurs aux gencives ou même une «rage» de dents! Ces remèdes contiennent fréquemment des extraits de coca, dont les propriétés anesthésiantes ont été identifiées dès le 19e siècle. Plusieurs substances dérivées (telles que la xylocaïne et la novocaïne) seront d’ailleurs mises au point et utilisées au 20e siècle.

3) Pilules bleues, rouges ou roses  

Publicité pour les Pilules Cardinales du Dr Ed. Morin, page couverture du Quatrième recueil de médecine et recettes à l'usage des familles, Québec, 1899.
Publicité pour les Pilules Cardinales du Dr Ed. Morin, page couverture du Quatrième recueil de médecine et recettes à l'usage des familles, Québec, 1899.

À une époque où la radio fait à peine son entrée dans les foyers et où la télévision n’existait pas encore, les imprimés demeurent le moyen le plus sûr et le plus efficace de faire circuler l’information. Les diverses compagnies pharmaceutiques investissent des sommes considérables pour soutenir les efforts publicitaires destinés à promouvoir leurs produits. Ainsi, les publicités pour les célèbres pilules bleues, rouges ou roses sont très fréquentes dans les pages des journaux et des magazines au tournant du 20e siècle. Et la grande quantité de contenants retrouvés (aussi bien dans les vide-greniers que lors de fouilles archéologiques) montre que les gens les achetaient effectivement en grande quantité.

Ces pilules sont vendues pour remédier à des maux très variés. Les ingrédients exotiques qui les composent servent activement leur mise en marché. C’est le cas des Pilules bleues à l’ibogaïne du Congo: cette «plante de vie découverte dans les mystérieuses profondeurs de l’Afrique noire» permettrait de «renforcer le cœur, soigner la consomption, tonifier les gens faibles, guérir l’ivrognerie»... Leur nom même peut comporter la promesse de petits miracles, telles les Pilules de Longue Vie vendues par Bonard, de Montréal! 

Boîte de pilules du Dr E. J. Coxe de La Nouvelle-Orléans, terre cuite blanche, contexte 1813-1867. Faites d’extraits de copahu, de salsepareille et de cubèbe, ces pilules promettaient de guérir la gonorrhée. Morrin Centre, collections archéologiques de la Ville de Québec, photographie Ville de Québec.
Boîte de pilules du Dr E. J. Coxe de La Nouvelle-Orléans, terre cuite blanche, contexte 1813-1867. Faites d’extraits de copahu, de salsepareille et de cubèbe, ces pilules promettaient de guérir la gonorrhée. Morrin Centre, collections archéologiques de la Ville de Québec, photographie Ville de Québec.

Un élément intéressant concernant ces pilules est le marketing «genré» qui cible précisément les hommes ou les femmes. Certaines sont destinées aux femmes déprimées, dévitalisées, trop maigres, poitrinaires (qui toussent) ou affectées par le «retour d’âge» (ménopause), tandis que d’autres s’adressent spécifiquement aux hommes faibles, qui ont des maladies de cœur ou de «rognons», etc.

Publicité pour les pilules Moro dans Le Monde illustré, vol. 18, no. 931, 1er mars 1902, p. 17.
Publicité pour les pilules Moro dans Le Monde illustré, vol. 18, no. 931, 1er mars 1902, p. 17.

On peut trouver surprenante cette présence de telles substances, ainsi que celle de drogues comme l’opium et la cocaïne, dans les remèdes d’autrefois. Ces médicaments brevetés (qu’on appelait aussi les médecines patentées, expression calquée de l’anglais patent medicines) étaient alors vendus sans prescription médicale, aussi bien au détail que par correspondance. Leur contenu est souvent un peu mystérieux... La loi sur les médicaments brevetés passée en 1908 forcera les compagnies pharmaceutiques à clarifier l’identification des ingrédients et à indiquer le numéro de brevet sur les étiquettes de leurs produits, aussi bien les sirops que les pilules et les pastilles.

4) Vin toniques et fortifiants  

Publicité pour le Vin Morin Créso-phates, Québec, Dr Ed. Morin & Cie, [1899], p. 38.
Publicité pour le Vin Morin Créso-phates, Québec, Dr Ed. Morin & Cie, [1899], p. 38.

Sans être malade, on peut aussi chercher à améliorer sa santé. Il y a 100 ans, l’un des remèdes les plus appréciés est le vin tonique. Fortifié de diverses substances, il passe alors pour stimuler les forces vitales. Il s’agit aussi d’une excellente manière de contourner les campagnes de tempérance, car cette boisson peut être prescrite par le médecin, donnant ainsi toute la légitimité au «malade» pour boire du vin! (Vous pouvez vous figurer les files de personnes faisant la queue devant le bureau du médecin à l’approche des Fêtes...) De manière plus étonnante, on fait également la promotion de vins toniques pour les étudiants et, plus généralement, pour toute personne éprouvant de la fatigue cérébrale. Le Vin Saint-Michel fait d’ailleurs reposer sa stratégie publicitaire sur cette clientèle!

Publicité pour le Vin Saint-Michel, La Patrie, 2 mai 1913, p. 8.
Publicité pour le Vin Saint-Michel, La Patrie, 2 mai 1913, p. 8.

Notons que le fait de comporter des extraits végétaux exotiques est alors gage de nouveauté, de prestige et d’efficacité. Plus ça vient de loin, plus ça doit être efficace, non? Parmi les produits disponibles, citons le «vin à l’ipécanua», le Vin des Augustins et bien sûr le Vin Mariani. Mis au point et commercialisé dans les années 1860, ce dernier contient de l’authentique coca du Pérou... L’exemple du Vin Biquina est tout aussi intéressant: il s’agit d’un vin de Bourgogne dans lequel ont été ajoutés du quinquina et du phosphate de chaux. Il permettrait de ne combattre rien de moins que l’anémie, la chlorose, la débilité, le surmenage, la dyspepsie et la neurasthénie, en plus de donner un coup de pouce aux convalescences difficiles! Le Vino-Kolafra est quant à lui constitué d’extrait de noix de kola dilué dans du vin de Marsala.

Il ne faut pas croire que seuls les vins importés ont la cote: certaines entreprises locales produisent aussi des toniques largement distribués par correspondance. C’est notamment le cas du Vin Morin Créso-phates du Dr Édouard Morin de Québec. Les communautés religieuses s’en mêlent aussi! Une partie du vin produit au vignoble du monastère de Notre-Dame du lac des Deux-Montagnes sert à la préparation de Vin Phosphaté au quinquina des pères trappistes d’Oka. Destiné au marché québécois, il s’agit d’un «Tonique merveilleux et qui guérit radicalement [...] le manque d’appétit, la digestion lente, les douleurs dans l’estomac après le repas, la migraine, la faiblesse nerveuse et musculaire, la bronchite, la pneumonie, la constipation [...]», comme le rapporte Le Monde illustré en 1905.

5) Sirops de dentition  

Carte publicitaire pour le sirop de Madame Winslow avec calendrier 1885 au verso. Collection personnelle Catherine Ferland.
Carte publicitaire pour le sirop de Madame Winslow avec calendrier 1885 au verso. Collection personnelle Catherine Ferland.

Très populaires dans la seconde moitié du 19e siècle et jusqu’aux premières décennies du 20e siècle, les sirops de dentition sont formulés pour apaiser, dit-on, les douleurs liées à la pousse dentaire des bambins, ainsi que les maux courants de la petite enfance, comme la diarrhée. Ils sont très efficaces, ce qui n’a rien d’étonnant quand on examine les principaux ingrédients qui les composent : de la morphine, des extraits de cannabis et du chloroforme dilués dans de l’alcool! 

Publicité pour le Mrs Winslow’s Soothing Syrup dans Le livre de ménage. Recettes utiles par Mme Winslow pour 1869, New York, Jeremiah Curtis & Sons et John I. Brown & Sons, 1868, non paginé.
Publicité pour le Mrs Winslow’s Soothing Syrup dans Le livre de ménage. Recettes utiles par Mme Winslow pour 1869, New York, Jeremiah Curtis & Sons et John I. Brown & Sons, 1868, non paginé.

L’un des sirops de dentition les plus populaires et les plus ravageurs est celui de Madame Winslow (Mrs Winslow’s Soothing Syrup). Commercialisé par Curtis & Perkins et vendu par correspondance partout en Amérique du Nord ainsi qu’en Europe, il est abondamment publicisé dans les journaux et les revues populaires. Sa réputation de «calmant» n’était pas surfaite : à forte dose, le sirop de Mme Winslow s’avérait si efficace qu’il pouvait plonger les enfants dans le coma, voire causer la mort... 

Des milliers de décès de nourrissons ont en effet été rapportés, tant dans les classes populaires et ouvrières que dans la bourgeoisie, ce qui va susciter de vives dénonciations par les médecins dès le début du 20e siècle. Malgré cela, le sirop de Madame Winslow demeure populaire et va persister étonnamment longtemps dans les armoires de pharmacie des foyers québécois. Il est finalement retiré du marché dans les années 1930.

Un texte de Catherine Ferland, historienne, Rendez-vous d’histoire de Québec.  

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