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Les mots de 2021 : la «bienveillance» et ses limites

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Cette année, j’ai commencé tôt à tenter d’identifier les mots et maux 2021.

« Pénurie »

Dès novembre, je vous écrivais que « pénurie » pouvait aspirer au sommet des palmarès.

J’ai consulté des experts. Notamment Benoît Melançon, professeur de littérature à l’Université de Montréal et auteur entre autres de l’OreilleTendue.com, blogue linguistique empreint de sagacité et d’ironie délicieuse.

Melançon convient que « pénurie » a été omniprésent dès 2020, mais remarque une évolution. Au début de la catastrophe, c’était les paniques d’approvisionnement : « Papier de toilette, levure, farine ». En 2021, c’est davantage « un truc de ressources humaines ». La main-d’œuvre se fait rare. Cela provoque des pénuries de production (puces informatiques par exemple).

« Passeport vaccinal »

Linguistiquement, au début de la crise, on s’amusait de la situation en jouant avec la langue. Des néologismes naquirent : « COVIDIOTS », « ApéroZoom ». En 2021, constate Melançon, on ne rit plus. Pour l’illustrer, il cite ce tweet de la critique littéraire Claudia Larochelle : « Le premier qui m’invite à un apéro zoom, j’le tue. #COVID19 #Omicron ».

Le ludisme linguistique, c’était l’époque des « Ça va bien aller ! » En 2021, la lassitude nous a rendus sérieux : « Tu n’inventerais plus des mots pour dire, par exemple, qu’on va aller sur le balcon pour applaudir les “anges gardiens”. »

Un « vocabulaire strictement technique » s’imposa facilement. « Passeport vaccinal » ? C’est l’exemple type. L’Office québécois de la langue française l’a d’ailleurs inscrit dans sa liste de 12 termes reflétant les tendances de 2021 ou les thèmes à l’actualité forte (avec « surenchère immobilière », « tourisme spatial », et « variant », entre autres).

« Bienveillance »

Cette année, les termes « bienveillant » et « bienveillance » ont occupé beaucoup de place dans le discours public chez nous. C’était mon impression, confirmée par Benoît Melançon, mais aussi par le linguiste Lionel Meney.

La Commission Laurent (sur les droits des enfants), en déposant son rapport, a proposé la « création d’une société bienveillante », laquelle met « en place un véritable cercle de bienveillance autour de ses enfants et de ses jeunes ». Tous les partis s’y sont mis et ont usé du mot sans ménagement.

Selon Lionel Meney, la nouvelle fortune de « bienveillance » pourrait être une « réponse à la montée de l’agressivité », notamment sur les réseaux sociaux, « amplifiée par la crise de la COVID-19 ».

Benoît Mélançon y voit un mot « utile, intéressant, qui nous change du vocabulaire habituel autour de la crise actuelle ». Meney salue aussi la résurgence du terme : « Qui voudrait vouloir le mal [malveillant, malveillance] dans le discours public ? »

« Retarder le groupe »

Mais rien n’est parfait. « Bienveillant » peut avoir un « effet pervers ». Car il renferme deux sens. « 1) être compréhensif [ce qui est positif], 2) être indulgent [ce qui risque d’ouvrir la voie au laisser-aller]. »

Benoît Melançon souligne d’ailleurs une expression québécoise utilisée à plusieurs reprises cette année par le ministre de la Santé, Christian Dubé, « retarder le groupe ». « Je suis sûr qu’un francophone d’ailleurs ne comprendrait pas ce qu’on veut dire par là [...]. Au Québec, tu l’entends et tu dis : “Oui, je vois de qui vous parlez !” Tu retardes le groupe, le non-vacciné ! » Ainsi, conclut-il : « “Retarder le groupe”, c’est la limite de la bienveillance. » On pourrait même parler de contrepoids nécessaire. Soyons bienveillants, mais pas bonasses !

Joyeux Noël et à l’an prochain, que je vous souhaite excellent malgré tout.

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