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L’homme qui fait les légendes

L’homme qui fait les légendes
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On suit Le danseur de la Macaza comme un ruban qui se déploie et virevolte au gré des vents qu’il croise. Les figures se succèdent, magnifiques.

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Appelons-le Barabbas, puisque c’est le nom sous lequel la narratrice le connaît. Pourtant, l’identité du personnage central du roman Le danseur de la Macaza varie au gré de ses interlocuteurs.

Est-il métis, cri, algonquin, russe, juif, ou bien simplement Lucien Grégoire, le fils de Roméo Grégoire de Val-d’Or qui a disparu à 13 ou 14 ans ? Chacun en juge à sa manière, mais assurément, c’est un fabuleux porteur de légendes.

Pour mieux nous en convaincre et nous ensorceler, Anne Élaine Cliche restreint la ponctuation, joue de répétitions, étire les phrases. Ses personnages racontent et ils le font comme on parle. Certes, on reste dans un français écrit de haute tenue, mais le souffle du conteur est respecté. Alors, comme il y a beaucoup à dire, les mots s’emmêlent et les incises se multiplient. 

Le roman tout entier devient ainsi une danse où on se laisse entraîner, tourbillonner, au fil des pages qui s’enchaînent. 

« Pour raconter la scène puis l’histoire on cherche d’où partir par quel bout prendre le fil et tirer puis c’est trop tard un détail s’impose qui va tout emporter on ne pourra plus revenir en arrière [...]. »

L’Abitibi sous différents angles

En fait, on ne pourra plus rien lâcher du tout tant qu’on n’aura pas fait le tour de ceux et celles qui vont croiser Barabbas et qui, chacun à sa manière, nous font parallèlement découvrir l’histoire de l’Abitibi, terre autochtone, mais aussi d’immigrations récentes.

Val-d’Or eut sa communauté juive lorsque les terres y furent ouvertes à la colonisation. Au temps de la Guerre froide, des migrants d’Europe de l’Est y ont trouvé refuge et des ogives nucléaires ont été stockées en secret dans la région pour contrer une attaque soviétique. Et si la prise de possession des forêts par les papetières a enrichi des Québécois, elle a dépossédé les Autochtones. 

Chaque fois, Barabbas joue les médiateurs ou les intermédiaires. Parfois vagabond, parfois sagement assis sur son banc au centre de Val-d’Or, il est l’homme que l’on consulte. Il parle peu en fait, mais sa seule présence incite les autres à mieux exprimer leur pensée.

Anne Élaine Cliche rend crédible cet homme plus grand que nature, séducteur, faiseur de miracles, à l’écoute des petits – comme la narratrice quand elle était enfant – comme du ministre de la région. Mineur et draveur aussi, comme tant d’hommes autrefois. 

Mais elle nous conduit à une finale d’une grande érudition, qui emprunte aux récits du judaïsme, aux sources de la Bible et à l’Odyssée d’Homère – tout ce dont, comme professeure de littérature à l’UQAM, elle est spécialiste.

La légende qu’elle a créée trouve ainsi sa place à la fois dans la terre abitibienne et dans la longue filiation des mythes de l’Occident. On est soufflés, et pas seulement parce qu’on a bien dansé.

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