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Révolution COVID: Horaires et lieux réinventés, le travail remis à sa juste place

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Révolution COVID: Horaires et lieux réinventés, le travail remis à sa juste place

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Généralisé par le confinement, le télétravail viendra transformer à long terme la façon de configurer les bureaux, d’encadrer les employés et de gérer les relations avec les clients.

L’avènement du télétravail       

«C’est la grande évidence. Un des grands legs de la pandémie», résume Manon Poirier, directrice de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

Les intervenants interrogés par Le Journal sont unanimes : le télétravail est là pour rester. Peut-être pas à 100 % ni pour tout le monde, mais les choses ne reviendront pas à ce qu’elles étaient avant, ce qui entraînera une panoplie de bouleversements dans le monde du travail.

«Ce qu’on devrait voir, c’est la naissance d’un modèle de travail hybride dans une majorité d’organisations», estime Manon Poirier.

Près de 90 % des jeunes de 16 à 35 ans souhaitent pouvoir continuer à travailler à distance à temps plein ou partiel, selon un coup de sonde réalisé en août pour le compte du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec.

«Si une organisation continue de faire la sourde oreille aux modes de travail plus flexibles, elle risque d’avoir des enjeux d’attrac­tion et de rétention», note France St-Hilaire, professeure à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke.

Il faudra toutefois être attentifs à pallier les désavantages du télétravail, comme l’isolement des employés et la diminution des frontières avec la vie personnelle.

De plus, le cadre légal n’est pas tout à fait prêt pour cette révolution, rappelle Simon Telles, président de l’organisme Force Jeunesse. 

«Si tu te blesses en te déplaçant du salon au bureau, est-ce que [les lois sur la santé et sécurité au travail] s’appliquent ? C’est flou.»

Moins de 9 h à 5 h       

L’époque où un employé punchait à 9 h le matin puis terminait son quart à 17 h est probablement révolue dans bon nombre d’organisations où les gens ont goûté au télétravail.

«On constate une pression pour avoir des horaires éclatés», dit Michel Leblanc, président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. 

Les travailleurs veulent notamment perdre moins de temps dans les bouchons de circulation. Pourquoi faire une heure de transport pour entrer à 9 h alors qu’il nous faut seulement 30 minutes si on arrive à 11 h ?

Par exemple, une personne pourrait commencer à travailler à 6 h pour ensuite faire son jogging à 9 h et au final, être plus performante, illustre France St-Hilaire, professeure à l’Université de Sherbrooke. Beaucoup de gens regardent aussi du côté de la semaine de quatre jours, ajoute-t-elle.

Davantage de salles de conférence et bien moins de cubicules       

Révolution COVID: Horaires et lieux réinventés, le travail remis à sa juste place
Illustration: Nathalie Samson

Bon nombre d’employeurs vont repenser l’espace de bureau qu’ils offrent à leur main-d’œuvre si une partie continue de travailler à distance plusieurs jours par semaine.

Des entreprises vont sans doute réduire le nombre de pieds carrés occupés, mais c’est surtout la configuration de l’espace qui risque de changer, soupçonnent plusieurs intervenants.

«Le bureau devient plus un endroit où socialiser et collaborer» que pour accomplir le travail individuel qu’on pourrait faire de façon efficace à la maison, explique Julie Bélanger, vice-présidente aux ressources humaines à la société de technologie de l’information mdf commerce.

«Ça va tendre vers des espaces collaboratifs et flexibles, quelque chose de modulable.»

Une chose est sûre : une entreprise ne pourra plus miser sur l’image de son beau grand bureau rempli à craquer d’employés pour flasher, ajoute Mme Bélanger.

Des bureaux pourraient-ils même disparaître pour devenir complètement dématérialisés ? Michel Leblanc, de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, n’y croit pas.

«On en voit, mais c’est une très petite minorité. Beaucoup de spécialistes nous disent : ça ne va pas fonctionner», notamment parce que le télétravail intensif génère moins de sentiment d’appartenance et fragilise l’intégration des nouveaux. Bref, les bureaux physiques vont continuer d’exister, quoique leur fonction et aspect soient différents.

La place du travail relativisée       

Révolution COVID: Horaires et lieux réinventés, le travail remis à sa juste place
Illustration: Nathalie Samson

«Les gens ne veulent plus juste un chèque de paie. Ils veulent un endroit où s’épanouir, où grandir. La pandémie a facilité ça», remarque Mylianne St-Jean Caron, de la plateforme La Relance humaine.

La pandémie a occasionné une « grande démission », abonde Manon Poirier, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines. Des travailleurs en ont profité pour quitter un emploi qui ne les passionnait plus ou faire le grand saut vers une carrière dont ils ont toujours rêvé. La pandémie a mis en lumière la place relative qu’occupe le travail dans une vie, explique-t-elle. 

Des rencontres virtuelles courantes       

«Je ne vois pas comment on pourrait s’en passer», dit Pierre Graff, président du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec, à propos des fameuses réunions virtuelles qui sont devenues la norme pendant le confinement.

Puisque beaucoup de gens continueront à travailler à distance ou en formule hybride, il faudra s’attendre à ce que bon nombre de rencontres professionnelles continuent de se faire en visiocon­férence, supposent plusieurs intervenants.

De façon plus large, c’est toute l’intégration des moyens technologiques et numériques dans le cadre du travail qui va continuer de s’accélérer, croit Manon Poirier, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

Moins de voyages à l’international       

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Illustration: Nathalie Samson

La pandémie aura entraîné un «tri sur ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas». Et bien souvent, les voyages pour affaires à l’étranger ne font plus partie de l’essentiel, remarque Pierre Graff, du Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec. 

Le tourisme d’affaires repartira plus lentement que le tourisme d’agrément, abonde Michel Archambault, professeur émérite en tourisme à l’UQAM.

Avant, des clients refusaient de signer un contrat avec une entreprise sans avoir eu une rencontre en personne avec un représentant, se souvient M. Graff. «Aujourd’hui, c’est relativement bien accepté.»

Des collègues éloignés       

Il se pourrait que dans un avenir proche, plusieurs de vos collègues habitent dans une autre région que la vôtre, voire dans un autre pays.

Par exemple, le siège social de mdf commerce est à Longueuil. L’entreprise recrute maintenant des travailleurs à Sherbrooke, Trois-Rivières, Québec, énumère Julie Bélanger. «Avant, c’était inima­ginable.»

Certaines entreprises gèrent dorénavant une main-d’œuvre répartie sur plusieurs fuseaux horaires, remarque France St-Hilaire, professeure à l’Université de Sherbrooke. 

Cela dit, cette réalité existait déjà dans certains milieux avant la pandémie, nuance-t-elle. 

«Mais il y a certains secteurs où c’est totalement nouveau.»

Les ressources humaines gagnent en importance       

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Illustration: Nathalie Samson

«Avant, en ressources humaines, on n’était pas à la mode», avoue Mylianne St-Jean Caron, de la plateforme de recrutement La Relance humaine. Or, bon nombre de conseillers et gestionnaires constatent qu’ils gagnent en influence.

«C’est une tendance très forte qu’on observe : jamais on n’a eu une écoute aussi grande de la part des dirigeants » sur l’importance d’être attractifs et de prendre soin des gens, « de leur donner des conditions de travail favorables à la santé», explique France St-Hilaire­­­, professeure à l’Université de Sherbrooke.

Pénurie de main-d’œuvre, épuisements en série, télétravail, «on vit un grand bouleversement», dit celle qui fait même le parallèle avec la crise climatique. 

«Il y a une prise de conscience de l’urgence, d’à quel point les ressources sont fatiguées», explique la professeure en gestion.

Certains tabous commencent d’ailleurs à tomber, abonde Manon Poirier, de l’Ordre des CRHA. Elle donne l’exemple de Carey Price qui s’est absenté pour prendre soin de sa santé mentale.

Moins de lunchs d’affaires       

La pandémie a changé les interactions entre les entreprises et les clients d’affaires, observe Mylianne St-Jean Caron, cofondatrice de La Relance humaine. «Avant, on allait directement luncher au resto.» Dorénavant, on peut s’attendre à ce que le premier contact se fasse en virtuel afin de s’assurer du fit plutôt que d’aller directement au dîner.

Reste que les gens vont probablement retrouver le goût de se rencontrer en personne, même pour affaires, ajoute Antoine De Brabant, cofondateur de la même plateforme. «Mais peut-être pas de façon aussi systématique.»

Le rendement est évalué différemment       

Avec le télétravail, plusieurs patrons n’ont pas eu d’autre choix que de changer leur façon d’évaluer le rendement de leurs employés puisqu’ils ne pouvaient plus se baser sur leur présence au bureau. 

Il s’agit d’un changement salutaire, selon Manon Poirier, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. 

«Ça aurait dû être déjà comme ça avant. On ne peut plus être dans la microgestion.»

Il est plus judicieux d’évaluer quelqu’un en fonction de son respect des échéanciers, de la qualité de son travail, du succès de ses projets, illustre Mme Poirier.

Le contrôle des heures était d’ailleurs un des freins à l’ouverture au télétravail, se souvient France St-Hilaire, professeure de gestion. 

«Des fois, c’était dû aux préjugés des employeurs que se disaient : je ne sais pas s’il travaille vraiment [...] La pandémie nous a permis de constater que ce n’était pas forcément vrai et que le travail à distance, ça fonctionne.» 

Des cadres devront donc carrément réapprendre à encadrer les employés dans une formule hybride, soupçonne-t-elle.

En revanche, Manon Poirier s’inquiète de voir émerger une panoplie de technologies de surveillance des travailleurs. «Ça nous a choqués [...] Ça va à contresens des approches porteuses.»

La Covid bouleverse nos vies, mais pas que négativement. Dans ce dossier, Le Journal met en lumière l’héritage que laissera dans nos vies ce virus.