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La colchicine, un médicament qui n’a pas rempli ses promesses

Annoncée comme une découverte majeure contre la COVID-19, la colchicine a été un échec

Institut de cardiologie
Photo Chantal Poirier Le bâtiment de l’Institut de cardiologie de Montréal.

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Un médicament présenté en janvier comme une découverte majeure pour traiter la COVID-19 par l’Institut de cardiologie de Montréal est loin d’avoir tenu ses promesses.

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Presque un an plus tard, l’utilisation de la colchicine ne fait toujours pas partie de l’arsenal thérapeutique pour combattre le coronavirus. Et la situation n’est pas près de changer.

« On vient de fournir à la planète un espoir ! » avait pourtant lancé le Dr Jean-Claude Tardif, directeur du centre de recherche de l’Institut de cardiologie, en entrevue à La Presse, lors du dévoilement des résultats préliminaires de l’étude sur la colchicine à la fin janvier dernier.

Écoutez l'entrevue de Philippe-Vincent Foisy avec Jean-Louis Fortin, directeur du Bureau d’enquête de Québecor, sur QUB radio:

Contestations

Depuis, les avis scientifiques se sont multipliés à travers le monde pour remettre en question l’efficacité du médicament.       

  • L’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS), chargé d’évaluer les bénéfices des médicaments au Québec, est intervenu à deux reprises pour en déconseiller l’usage.       
  • En octobre, la revue scientifique The Lancet publiait les résultats définitifs d’une grande étude britannique concluant à l’inefficacité de la colchicine dans le traitement de la COVID-19.       
  • Les résultats définitifs de l’étude de l’Institut de cardiologie, publiés quelques mois après l’annonce de janvier, avaient conclu qu’ils n’étaient pas significatifs.              
L’enveloppe qui était livrée aux participants de l’étude sur la colchicine.
Photo d'archives
L’enveloppe qui était livrée aux participants de l’étude sur la colchicine.

Le Dr Tardif et l’Institut de cardiologie se taisent maintenant. 

Malgré les demandes répétées de notre Bureau d’enquête, il a été impossible d’obtenir des commentaires de leur part. 

Nous avons aussi tenté de joindre sept chercheurs faisant partie des comités scientifiques qui chapeautaient l’étude sur la colchicine, sans obtenir de réponse de leur part.

Or, les attentes étaient grandes au début de la pandémie lorsque l’Institut et le Dr Tardif ont annoncé qu’ils entreprenaient une étude sur la colchicine en vantant le potentiel du médicament.

Implication de Québec

Le premier ministre François Legault avait même été mis à contribution pour recruter des participants à l’étude lors de ses fameux points de presse quotidiens. Le gouvernement québécois y a aussi contribué pour 5 millions $.

L’étude était moussée lors des conférences de presse du premier ministre François Legault.
Photo d'archives
L’étude était moussée lors des conférences de presse du premier ministre François Legault.

En janvier 2021, la publication des résultats préliminaires des essais cliniques par l’Institut de cardiologie laissait croire à une réussite éclatante, dont les médias canadiens et internationaux s’emparèrent immédiatement. 

Le communiqué de presse au ton triomphant de l’Institut faisait état d’une « découverte scientifique majeure ».

Mais, au mois de mai, la publication des résultats définitifs de cette même étude dans The Lancet, mais cette fois révisés par un groupe de scientifiques externes, révèle un portrait bien différent.

Marketing

C’est ainsi que, lorsqu’on tient compte de l’ensemble des participants aux essais cliniques, les résultats deviennent « non statistiquement significatifs ». 

Tout au plus suggère-t-on dans The Lancet d’effectuer de nouvelles études pour confirmer des effets qui semblent favorables chez une partie des participants recrutés par l’Institut de cardiologie.

« C’est le problème de la science par communiqué de presse », souligne le professeur Joe Schwarcz, qui dirige l’Organisation pour la science et la société, attachée à l’Université McGill.

« Le domaine de la recherche est devenu très compétitif, ajoute-t-il, et chacun essaie d’être le premier à faire une découverte. Donc, chacun veut marquer son territoire. Ça devient une question de marketing. » 

Des médecins critiquent la démarche  

Dans les milieux médicaux québécois, la façon de faire du Dr Jean-Claude Tardif et de l’Institut de cardiologie a suscité de l’incrédulité et de nombreuses questions.

« Quand [le communiqué initial sur l’étude] a été publié, je n’ai pas compris, j’ai sursauté », indique en entrevue le Dr Michel de Marchie, médecin à l’unité des soins intensifs de l’Hôpital juif de Montréal.

« Si les stéroïdes, qui sont les médicaments anti-inflammatoires par excellence, ont un effet mitigé sur la COVID, on peut penser que la colchicine avait peu de chance d’avoir de l’efficacité (comme anti-inflammatoire) », ajoute l’intensiviste, qui a eu à traiter de nombreux cas de COVID-19 depuis le début de la pandémie.

Fausse bonne nouvelle

Son collègue de l’unité des soins intensifs à l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis, renchérit : « Quand on veut aller trop vite, on se fait parfois de fausses bonnes nouvelles. Ça arrive, c’est dommage. »

Le Dr Marquis juge durement cette façon d’exagérer des résultats en raison des attentes qu’elle peut créer, surtout dans un contexte de pandémie. 

« Il y a eu beaucoup d’annonces [au sujet de la COVID-19] qui, malheureusement, ont amené de la confusion chez les gens. »

Un autre traitement fonctionne pas mal mieux  

Contrairement à la colchicine, le nouvel antiviral de la compagnie Pfizer, le Paxlovid, qui a été approuvé avant les Fêtes par les autorités américaines pour les personnes vulnérables, a un impact indéniable pour réduire les complications de la COVID-19. Voici comment les deux médicaments se distinguent. * 

* Cette comparaison a été validée avec une source scientifique fiable.

Colchicine

Institut de cardiologie
Photo courtoisie, Euro-Pharm
  • Prévient deux hospitalisations ou décès sur 10 chez les personnes atteintes de COVID-19      
  • L’étude clinique de l’Institut de cardiologie est terminée depuis presque un an et la colchicine n’est toujours pas recommandée comme traitement valable      
  • Utilise une propriété générale de la colchicine, soit ses effets anti-inflammatoires, pour réduire potentiellement l’impact de la COVID-19            

Paxlovid

Institut de cardiologie
Photo Adobe stock
  • Prévient neuf hospitalisations ou décès sur 10 chez les personnes atteintes de COVID-19       
  • L’antiviral est si efficace qu’il a été soumis à l’approbation du gouvernement américain avant même que son étude clinique soit complétée      
  • Est conçu pour viser un mécanisme d’action spécifique à la COVID-19             

Il teste discrètement un autre médicament  

Très actif en recherche, le Dr Jean-Claude Tardif a aussi effectué une autre étude clinique concernant les effets d’un médicament, le dalcétrapib, pour réduire les complications de la COVID-19. L’étude a été financée par la compagnie DalCor, dont le Dr Tardif est actionnaire aux côtés de la richissime famille Desmarais. Les essais cliniques sont terminés depuis le mois de mai, selon le site de référence Clinicaltrial.gov, mais aucun résultat n’avait encore filtré avant les Fêtes. 

Il nous a été impossible d’obtenir les raisons de ce retard, malgré nos demandes répétées auprès de DalCor et du Dr Tardif. 

La découverte se dégonfle  

Résultats finaux publiés dans The Lancet

Dans la publication scientifique où les résultats définitifs sont présentés après avoir été révisés par des experts externes, les résultats pour l’ensemble des participants deviennent « non statistiquement significatifs ». La découverte majeure, elle, se transforme en recommandation d’effectuer de nouveaux essais pour valider l’efficacité de la colchicine.


Communiqué de l’Institut de cardiologie

Les résultats pour l’ensemble des patients de l’étude y sont présentés de façon ambiguë. On indique qu’ils s’approchent « de la signification statistique ». De plus, en retirant les résultats de certains participants (voir texte à droite), l’Institut n’hésite pas à parler d’une « découverte scientifique majeure ».

329 participants avaient été retirés de l’étude  

Les comprimés que les participants recevaient.
Photo d’archives
Les comprimés que les participants recevaient.

Pour crier victoire, l’Institut de cardiologie a retiré les résultats provenant de 329 participants sur les 4488 de son étude clinique. Il s’agit de personnes avec des symptômes de la COVID-19, mais dont le diagnostic n’a pas pu être confirmé par un test, contrairement aux autres participants, à cause des pénuries de tests au début de la pandémie. Avec ce retrait, les effets de la colchicine deviennent mesurables, mais limités. Cependant, si on évalue les résultats de l’étude dans leur ensemble, soit avec la totalité des 4488 participants, la colchicine n’a plus qu’un effet « non statistiquement significatif », comme l’indique The Lancet, sur les complications de la COVID-19. 

Tellement convaincue qu’elle en prendrait  

Sophie Desmarais
Photo d’archives
Sophie Desmarais

La philanthrope Sophie Desmarais, présentée comme la commanditaire principale de l’étude de l’Institut de cardiologie, est si convaincue de l’efficacité de la colchicine qu’elle n’hésiterait pas à en prendre si elle était atteinte de la COVID-19.

« La première chose que je ferais : je prendrais de la colchicine », souligne-t‐elle en entrevue.

Résistance

Mme Desmarais estime que la colchicine est l’objet d’une résistance de la part des gouvernements et des pharmaceutiques.

« Comme la colchicine est un médicament générique peu coûteux [...], les gouvernements et les laboratoires pharmaceutiques n’avaient pas beaucoup d’intérêt à nous aider parce qu’il n’y avait pas d’argent à faire pour eux », affirme-t-elle.

Mme Desmarais a versé 1 million $ de sa poche pour l’étude. Les autres commanditaires principaux étaient le gouvernement du Québec (5,3 millions $) et la Fondation Bill & Melinda Gates (3 millions $).

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