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82 bâtiments patrimoniaux du Québec perdus à tout jamais

Églises, ponts et résidences à valeur patrimoniale ont été démolis ou réduits en cendres en 2021

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PIERRE LAURENT/AGENCE QMI Un incendie a ravagé l'ancien couvent des Sœurs de Sainte-Anne, à Rawdon, le 7 mars 2021. Aujourd'hui, il ne reste plus rien de cette aile de l'édifice construite en 1866.

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Près d’une centaine de bâtiments patrimoniaux, parfois grandioses, parfois modestes, sont tombés sous le pic des démolisseurs au Québec en 2021.

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L’urbaniste Guillaume St-Jean a dressé une liste non exhaustive de 82 de ces «grands disparus», comme il le fait depuis quatre ans sur sa page Facebook «L'évolution du patrimoine bâti et des paysages au Québec». 

«Il y a eu des pertes assez déplorables, encore cette année», constate-t-il, citant d'abord le Manoir Taschereau, en Beauce. 

Un moulin construit en 1837, une cinquantaine de maisons ancestrales, d’anciennes gares de train, deux ponts couverts et plusieurs églises se retrouvent aussi dans ce triste palmarès. 

Au feu

Les incendies auront été particulièrement destructeurs en cette année pandémique: 23 structures ont été endommagées par les flammes, puis démolies.  

«Avec le couvre-feu, beaucoup de gens s’en sont donné à cœur joie pour allumer des incendies criminels», fait remarquer Guillaume St-Jean.

Toutefois, les experts consultés par Le Journal sont d’avis que le laisser-aller des propriétaires est habituellement à la source du problème. 

Plusieurs constructions sur la liste n’étaient plus entretenues ni habitées, augmentant le risque qu'elles soient vandalisées, qu'elles soient incendiées ou qu'elles s’effondrent. 

«C’est ce qu’on appelle la démolition par négligence», explique l'architecte renommée Phyllis Lambert, tout en condamnant la pratique. 

Aux quatre coins du Québec, la pression immobilière a fait pratiquement tout autant de ravages. 

Sitôt démolis, de nombreux bâtiments témoins de notre histoire ont fait place à des édifices de condominiums, à l’agrandissement d’un concessionnaire automobile ou même à une nouvelle SAQ, comme à Saint-Gabriel-de-Brandon, dans Lanaudière.

Des occasions ratées

«On a juste rempli les dépotoirs avec des occasions manquées de créer du lien en société et du développement économique», laisse tomber Lucie K. Morisset, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain.

Mme Morisset est persuadée que plusieurs bâtiments auraient pu être reconvertis par les municipalités dans une perspective communautaire et de développement durable. 

Pour sa part, Claudine Déom, spécialisée en conservation du patrimoine, déplore la méconnaissance de ce patrimoine bâti à tout jamais perdu qui, souvent, ne figurait dans aucun inventaire. 

«On a passé le bulldozer à travers sans même se poser de questions», regrette la professeure de l’Université de Montréal. 

La modernisation de la Loi sur le patrimoine culturel, entrée en vigueur le printemps dernier, apporte néanmoins un peu d’espoir au milieu. 

Elle obligera les municipalités à se doter de règlements sur l’entretien et la démolition des bâtiments d’ici cinq ans et les MRC à créer des inventaires de bâtiments construits avant 1940 sur leur territoire.

«C’est un début. Mais inventorier, ça ne veut pas dire qualifier ni protéger», souligne Noémi Nadeau, directrice générale d’Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec. 

La liste complète des 82 bâtiments peut être consultée sur la page Facebook «L'évolution du patrimoine bâti et des paysages au Québec».

La spéculation immobilière fait des ravages  

Cette maison de Repentigny construite face au fleuve en 1870 a été sacrifiée pour faire place à un immeuble de 68 logements.
Photo Google maps
Cette maison de Repentigny construite face au fleuve en 1870 a été sacrifiée pour faire place à un immeuble de 68 logements.

Des développeurs immobiliers n’hésitent pas à jeter par terre des maisons ancestrales pour les remplacer par de nouvelles constructions revendues à gros prix dans des quartiers en pleine ébullition.

«En regardant la liste, on est capable de voir où il y a de la spéculation immobilière présentement au Québec», note l’historienne de l’architecture Lucie K. Morisset, de l’Université du Québec à Montréal. 

L’an dernier, cette pression a entre autres affecté Saint-Hyacinthe, L’Assomption, Repentigny et Québec, si l’on se fie aux démolitions recensées par l’urbaniste au municipal Guillaume St-Jean. 

Tout pour la densité

De nombreux promoteurs ont ainsi «démoli une maison unifamiliale sur un grand terrain pour reconstruire avec une très grande densité», explique Noémi Nadeau, directrice générale d’Amis et propriétaires de maisons anciennes du Québec. 

Par exemple, une coquette maison de Repentigny construite face au fleuve en 1870 a été, tout comme sa voisine plus récente, sacrifiée pour faire place à un immeuble de 68 logements. 

Or, pour des municipalités qui dépendent en grande partie des taxes foncières dans leur budget, il peut être difficile de refuser l’occasion de percevoir plus de taxes grâce à ces nouvelles constructions, soulèvent les experts. 

Il en est autrement des différents paliers de gouvernement, qui autorisent la démolition de biens patrimoniaux malgré leur devoir d’exemplarité. 

Le cas de l’église Saint-Louis de France, à Québec, fait figure de contre-exemple en la matière. 

«Le gouvernement a pris une église en béton d’une valeur patrimoniale exceptionnelle, un bâtiment très facile à convertir, et a décidé de mettre la pelle dedans», rage Guillaume St-Jean. 

L’édifice démoli en mai 2021 sera remplacé par une maison des aînés.

  

Quelques-unes des constructions disparues cette année  

Manoir Taschereau, Sainte-Marie, 1809  

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Crédit photo MARTIN LAVOIE
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Crédit photo MARCEL TREMBLAY/AGENCE QMI

Un manoir classé immeuble patrimonial par Québec a été endommagé par les inondations en Beauce en 2019, mais c’est un incendie d’origine suspecte qui a eu raison de lui en 2021. 

«C’était clair que le manoir Taschereau avait un intérêt historique, architectural et paysager», affirme à regret l’historien à la retraite Patrice Groulx. 

C’est là qu’est né Elzéar-Alexandre Taschereau, premier cardinal canadien. L’endroit a aussi été fréquenté par le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau pendant les étés de son enfance. 

«Ce manoir est rattaché à l’une des très grandes traditions familiales québécoises et, tout à coup, il disparaît. C’est un peu comme si on détruisait le château de Versailles, toutes proportions gardées», illustre M. Groulx. 

Plusieurs experts ont vu dans la disparition de l’impressionnant bâtiment un exemple évocateur de «démolition par négligence». 

Car malgré sa classification par Québec en 1978, aucun effort n’avait été fait pour en assurer la préservation. 

«On ne s’est pas occupé de le maintenir, on n’a rien fait. Pourquoi, alors, le classifier, quand il n’y a aucun moyen de le garder?» demande l’architecte Phyllis Lambert, qui se porte à la défense du patrimoine depuis des décennies. 

  

Église Saint-Louis-de-France, Québec, 1960  

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Crédit photo Google Street View
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Crédit photo MARCEL TREMBLAY/AGENCE QMI

L’église Saint-Louis-de-France a fait couler beaucoup d’encre avant de passer sous le pic des démolisseurs, en mai 2021. 

Construite en 1960-1961, on lui accordait depuis 2003 une valeur patrimoniale «exceptionnelle» selon l’inventaire des lieux de culte du Québec.

«Elle était très remarquable et représentative d’un courant moderniste dans l’architecture religieuse», note l’historien Patrice Groulx. 

Après l’avoir acquise en 2020, le gouvernement provincial a pourtant annoncé qu’il prévoyait de la démolir pour y construire une maison des aînés, une décision qui a provoqué l’ire des défenseurs du patrimoine et des oppositions politiques. 

«Quand c’est le gouvernement qui commence à démolir ses bâtiments patrimoniaux, c’est un peu dramatique», laisse tomber la professeure Lucie K. Morisset. 

Deux rapports de vérificateurs généraux ont d’ailleurs vertement critiqué, dans les dernières années, le manque d’exemplarité des gouvernements concernant la sauvegarde des immeubles en leur possession. 

  

Moulin seigneurial, Beauharnois, 1837  

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Crédit photo JEAN-FRANÇOIS LÉVEILLÉ
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Crédit photo PIERRE-PAUL POULIN/LE JOURNAL DE MONTRÉAL/AGENCE QMI

Ce grand moulin à farine construit en 1837 par le seigneur de Beauharnois, Edward Ellice, a connu une histoire mouvementée avant de disparaître en fumée.

Dès 1838, il a servi à emprisonner des dizaines de patriotes après une insurrection ratée. Le moulin a été victime d’un incendie en 1888, puis reconstruit deux ans plus tard. 

À partir de 1912, la papetière qui deviendra la Domtar l’a plutôt utilisé pour y déchiqueter de la guenille avant d’en faire du papier. 

Désaffecté depuis plusieurs années, l’imposant bâtiment a finalement été victime d’un énième incendie criminel le dimanche de Pâques. 

«C’est [la disparition] qui me touche le plus au point de vue esthétique, le moulin est incroyable», avoue l’architecte Phyllis Lambert. 

D’autant plus que les témoins de cette époque charnière de l’histoire du Québec sont de moins en moins nombreux à tenir debout, soulignent les experts. 

«Ce sont des bâtiments qui [ne sont pas dans la ligne de mire] des grands organismes concentrés à Montréal et à Québec», regrette Patrice Groulx, historien à la retraite, anciennement à la Commission des biens culturels du Québec. 

  

Pont de la Calamité, La Sarre, 1927  

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Crédit photo Google Street View
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Crédit photo DONALD GENESSE

L’Abitibi-Témiscamingue a vu partir en flammes l’un de ses plus anciens ponts couverts le 1er juin dernier. 

Long de 37,5 mètres, le pont de la Calamité avait été construit au-dessus de la rivière des Méloizes en 1927.  

L’ouvrage d’un rouge pimpant avait été renforcé en 2017 par le ministère des Transports du Québec. 

«La quantité de ponts couverts incendiés est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer», soupire la titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Lucie K. Morisset. 

  

Ancien couvent des Sœurs de Sainte-Anne, Rawdon, 1866  

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Crédit photo JEAN-FRANÇOIS LÉVEILLÉ
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Crédit photo Google Street View

Construit dans un style néoclassique en 1866, le couvent des Sœurs de Sainte-Anne hébergeait jusqu’à récemment une résidence pour aînés. 

Les 160 résidents ont dû être évacués à 4h45 un dimanche matin de mars, en raison d’un incendie qui s’était déclaré dans le sous-sol du bâtiment. 

L’aile centrale, réduite en cendres, sera reconstruite «en respectant l’allure architecturale de la place», promet le directeur général de la Résidence Sainte-Anne, André Poliquin. On s’attend à ce que les travaux se terminent en été 2023. 

  

Maison de colons, Chelsea, vers 1850  

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Crédit photo Google Street View
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Crédit photo PHOTO MARC DESROSIERS/AGENCE QMI

L’une des plus vieilles maisons de l’Outaouais a été démolie par la Commission de la capitale nationale (CCN) en raison de son «piètre état». 

La petite résidence faite de rondins, qui aurait été construite entre 1845 et 1855 dans le parc de la Gatineau, a été jetée par terre par une pelle mécanique en juillet, sans même que la municipalité de Chelsea en soit avisée.  

La CCN, une société d’État fédérale qui gère entre autres ce parc, avait déterminé que la construction présentait «un risque pour la santé et la sécurité du public», rapportait Radio-Canada. 

De l’amiante et de la peinture au plomb seraient en cause. 

Malgré l’apparence humble du bâtiment, il s’agit d’une grande perte, selon la professeure en architecture de l’Université de Montréal Claudine Déom. 

«On n’a pas de cathédrales ni de ruines romaines, au Québec, mais on a ces petites maisons-là, qui font partie du décor. Elles n’ont peut-être pas une importance qui rayonne dans le monde, mais elles sont témoins du passé, du savoir-faire des bâtisseurs ou de la vie d’une famille locale», plaide-t-elle. 

  

Ancienne gare de l’Épiphanie, 1923  

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Crédit photo JEAN-FRANÇOIS LÉVEILLÉ
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Crédit photo MARTIN CHEVALIER / LE JOURNAL DE MONTRÉAL

La gare de l’Épiphanie, fréquentée par de nombreux trains du Canadien Pacifique depuis 1923, a été la proie d’un incendie suspect en juin dernier. 

Représentative des gares du début du siècle, elle était reconnue comme «gare ferroviaire patrimoniale» selon la loi par le gouvernement fédéral depuis 1992.

Elle était néanmoins à l’abandon depuis une trentaine d’années. 

«La loi offre un statut juridique, pas une protection divine», rappelle la professeure de l’Université du Québec à Montréal Lucie K. Morisset. 

Même en étant citée, «[la construction] ne va pas s’autoentretenir ni ouvrir ses portes pour accueillir des gens ni payer pour la plus-value des restaurations dont elle sera l’objet».

La spécialiste du patrimoine préconise de réfléchir à la multitude de projets possibles dans ce genre de bâtiment plutôt que de se limiter à leur attribuer un classement dans les inventaires. 

  

Usine de textile, Sainte-Marie, 1946  

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Crédit photo Google Street View
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Crédit photo MARCEL TREMBLAY/AGENCE QMI

L’usine textile Chassé a été construite en 1946 à Sainte-Marie, en Beauce, par la famille du même nom. 

On y fabriquait autrefois des couvertures de laine, mais l’édifice était vacant depuis quelques années. 

Malgré le potentiel de conversion des lieux, les élus ont approuvé en 2020 sa démolition, qui a eu lieu en février dernier. L’édifice sera remplacé par un projet immobilier.  

L'architecte Phyllis Lambert y voit une décision aussi «stupide» qu’«anti-écologique».

«Ces bâtiments sont bien conçus, solides, ont des hauteurs de plafond... On peut si facilement les transformer», insiste-t-elle. 

Avec un peu d’imagination, l’espace aurait pu héberger des ateliers pour artistes ou des logements, avance-t-elle. 

  

Maison ancestrale, Saint-Gabriel-de-Brandon, vers 1887  

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Crédit photo MARTIN CHEVALIER / LE JOURNAL DE MONTRÉAL

Une jolie maison centenaire d’inspiration néogothique dans la rue principale de Saint-Gabriel-de-Brandon, dans Lanaudière, a été démolie pour faire place à une succursale de la SAQ.

Construite en 1887, elle était considérée en excellent état selon un inventaire de la MRC de D’Autray.

Avant sa démolition, l’entrepreneur Francis Bellerive a tenté de vendre le bâtiment au coût symbolique de 1$ pour qu’elle soit épargnée, rapportait le journal local L’Action d’Autray.

Faute de preneur et malgré ses qualités, la résidence achetée pour 200 000 $ en mai 2020 a été rasée au mois de novembre.

La SAQ locale sera déménagée dans le bâtiment commercial qui la remplacera, à 130 mètres de son ancien emplacement. Son ouverture est prévue à l’automne 2022.

C’est surtout le manque d’espace de stationnement dans l’ancienne succursale qui justifiait ce changement, souligne Linda Bouchard, agente d’information de la SAQ.

La société d’État a étudié la possibilité de convertir la résidence, mais elle ne convenait pas aux besoins «pour toutes sortes de raisons».

Cette maison de briques rouges est la dernière victime en date du développement commercial dans la petite municipalité d’environ 2500 habitants.

«Toute la rue principale de Saint-Gabriel est en train de devenir un boulevard Taschereau, c’est épouvantable», croit pour sa part Guillaume St-Jean, derrière la page Facebook «L'évolution du patrimoine bâti et des paysages au Québec».

D’autres maisons ancestrales ont été détruites il y a quelques années pour faire place à deux stations-service, l’une en face de l’autre, rappelle-t-il.  

  

École primaire Félix-Antoine-Savard, La Malbaie, 1947  

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Crédit photo Google Street View

L’école primaire Félix-Antoine-Savard, datant de 1947, a été démolie pour être remplacée par une nouvelle école primaire au coût de 39 M$. 

«On a détruit une école pour reconstruire une école?» s’exclame l’architecte de renommée internationale Phyllis Lambert, en partant d’un rire incrédule.

Après que l'on eut hésité entre des travaux de rénovation majeurs et la démolition pure et simple, c’est effectivement cette dernière option qui a été choisie par le gouvernement. 

Le Centre de services scolaire de Charlevoix (CSSDC) a dévoilé la signature architecturale de la nouvelle école primaire Félix-Antoine-Savard à La Malbaie en juin 2021.
Photo Centre de services scolaire de Charlevoix
Le Centre de services scolaire de Charlevoix (CSSDC) a dévoilé la signature architecturale de la nouvelle école primaire Félix-Antoine-Savard à La Malbaie en juin 2021.

«Ils mettent la pelle dedans pour en faire une école avec la signature de la CAQ: de l’aluminium et du bleu fleurdelisé. Ça ne deviendra pas du patrimoine dans 50 ans! C’est juste une boîte en tôle, ce n’est vraiment pas intéressant», critique l’urbaniste Guillaume St-Jean. 

La vieille école était de catégorie «D», c’est-à-dire «très vétuste».  

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