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Ordinaires, imparfaites, captivantes

Ordinaires, imparfaites, captivantes
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Avec Férocement humaines, Julie Bouchard traite de femmes imparfaites qu’en quelques traits, elle rend captivantes. 

Un recueil de nouvelles permet de déployer un bouquet de personnages, découverts l’un après l’autre. Julie Bouchard présente les siens d’entrée de jeu. En prologue, « ses » femmes se pressent sur une scène, prêtes à cueillir les applaudissements.

Vivian Vachon est en plein centre. Elle, elle n’est pas un personnage. Elle a existé, petite sœur méconnue des frères Vachon, les lutteurs. Elle luttait elle aussi, jusqu’à sa mort dans un accident tragique. Bouchard lui consacre la première nouvelle de Férocement humaines.

Les femmes des autres nouvelles seront elles aussi saisies dans un moment de bascule, vers la fuite, le rebond ou la mort.

Ce n’est pourtant pas lugubre, Julie Bouchard écrit trop allègrement pour ça : une manière de parler du tragique en le pimentant de considérations terre à terre et d’humour en coin. 

Même en quelques mots, Bouchard sait mêler les tons. Au volant de sa Buick, quand Vivian Vachon s’écrie « Qu’est-ce qu’il fait, le sans-dessein ? », l’auteure répond : « Eh ben ! le sans-dessein dépasse. Confiant. Paqueté. Sur la ligne pleine. Dans six secondes, il y aura collision. »

Humanité et fine ironie

Ce style-là caractérisait aussi son premier roman, Labeur, où les personnages s’entrecroisaient en un 12 novembre. Le ton était léger, le lectorat directement interpellé, et pourtant le drame couvait.

À nouveau, Bouchard fait de nous ses complices et ça reste accrocheur. Et quelques mots lui suffisent pour cadrer son monde.

Voyez par exemple « cette chère Edna » qui, contrairement à ses vieilles amies (elles ont plus de 85 ans), trouve fantastique d’être veuve. Elle ne comprend pas non plus cette manie qu’ont les gens de se dire fatigués. Dès lors, que dira-t-elle d’une journée au spa, lieu désigné pour se reposer ?

Voyez aussi Nina, partie à la recherche de jumeaux assassinés par leur père, oublieux de là où il les a enterrés. Elle ne connaît pas les victimes, mais sait tout des recoins de la région. « Car Nina – allez, vantons-la – a été championne de géographie de 1984 à 1987 au High School d’Akron, en Ohio. » Sans autre prétention, cette femme part en mission. Droite, obstinée.

Mais il y a aussi les nouvelles des occasions manquées.

Ainsi, la voiture conduite par Jenny ne s’arrêtera pas pour la dynamique George, paralysée dans sa voiture au fond d’un ravin. Pas plus que Federico ne pourra sauver sa Paola chérie des affres de la démence précoce. 

Tout cela est raconté dans un concentré bien particulier d’humanité et de fine ironie. Et la dernière nouvelle donne la clé du recueil.

Grande lectrice, l’auteure a été marquée par les morts brutales de Virginia Woolf, Sylvia Plath et Marie Uguay ont marqué, tout comme celle de sa mère à neuf ans. De quoi assombrir les histoires à créer. Et pourtant, le constat reste net : « Je suis en vie. » 

Ne reste plus qu’à capter l’ordinaire beauté des jours.