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Plaidoyer en faveur de l’impureté et de la tolérance

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Il y a quelques jours débutait sur la principale chaîne de la télévision cubaine, Cubavision, un nouveau téléroman dont sont si friands les Cubains. Calendario que ça s’appelle, comme dans calendrier. Diffusé à une heure où l’on suppose que les enfants sont au lit, autour de 21h30, il s’adresse à un public adulte tout en mettant en scène une classe d’étudiants de neuvième année (l’équivalent de notre Secondaire III), située dans un milieu urbain.

Pour capter l’attention de sa classe un peu turbulente, la jeune professeure, Amalia, nouvellement arrivée dans cette école, entreprend de lire un poème de Nicolás Guillén, le poète national, l’équivalent de notre Gaston Miron. Intitulé «Je dis que je ne suis pas un homme pur», ce poème se veut hautement provocateur, d’aucuns diraient cru et osé. Oreilles chastes, s’abstenir, car je vais citer certains passages qui, je l’espère, ne seront pas supprimés... Osons donc.

Il faut savoir, au départ, que Guillén, qui est décédé en 1989 à l’âge de 87 ans, est mulâtre, donc métissé, donc non blanc ni «pur», et que cette «couleur cubaine» a marqué l’ensemble de son œuvre. Il se questionne donc sur la pureté qui n’existe pas vraiment, sinon dans la tête de certaines personnes préoccupées sinon obsédées par la blancheur. Avez-vous déjà bu une eau qui soit vraiment pure, demande-t-il. Il faudrait très certainement qu’elle soit fabriquée dans des laboratoires, bien à l’abri de tout ce qui grouille autour de nous. Cette eau serait très certainement imbuvable, conclut-il.

Guillén se dit donc tout le contraire d’un homme pur. Et il avoue tout de go aimer manger toute sorte de viande, porc, bœuf, agneau, volaille, tout comme les poissons et les fruits de mer. Il aime aussi boire des boissons alcoolisées, rhum, bière, eau de vie et vin tout en faisant l’amour (le poète utilise le terme « forniquer »). Je sens déjà que de nombreux militants végans sont choqués, voire dégoûtés. Je rappelle qu’il s’agit du poème que la prof Amalia lit en classe à ses étudiants adolescents pour tenter de capter leur attention tout en les initiant à la littérature espagnole. Ici, fort heureusement, on n’en est pas encore à bannir certains mots du patrimoine littéraire.

S’il existe de la pureté dans ce monde, poursuit le poète qui insiste sur sa totale impureté, ce ne peut être que dans la merde qu’on va la trouver, comme celle de la vierge nonagénaire, ou celle des amants qui préfèrent se masturber en solitaires avant le mariage plutôt que de s’accoupler, ou celle des monastères religieux qui ne sont rien d’autres que des incubateurs de pédérastes, ou encore celle des académiciens et autres grammairiens qui plaident en faveur de la pureté de la langue. La pureté de ceux qui n’ont jamais eu une maladie vénérienne, la pureté de la femme et de l’homme qui n’ont jamais pratiqué le sexe oral (Guillén le dit en d’autres mots : sucer un pénis ou un clitoris), la pureté de ceux qui se frappent la poitrine en implorant tous les saints alors qu’ils ne sont rien d’autres que de vils démons, la pureté, enfin, de celui qui n’arrivera jamais à être suffisamment impur pour savoir ce qu’est la pureté. Fin du poème.

Vous imaginez maintenant Fabienne Larouche ou Luc Dionne mettant dans la bouche de leurs personnages de telles phrases « impures » ? Que de tollés de protestations recevrait Radio-Canada. Ou encore une prof de secondaire ou de cégep récitant un tel poème en pleine classe ? Le ministère de l’Éducation s’empresserait de sanctionner la « délinquante ». 

Ici ce fut tout le contraire, les gens se sont précipités sur leur téléphone cellulaire pour mieux savourer la lecture de ce poème écrit par le poète national de Cuba.