/opinion/faitesladifference
Navigation

Des questions sur le caribou forestier et son importance

Caribou écotype forestier
Photo d'Archives

Coup d'oeil sur cet article

La foresterie menace-t-elle la biodiversité de nos forêts? Le caribou forestier mérite-t-il d’en être le supersymbole? Des questions qui peuvent surprendre tellement les réponses apparaissent acquises. Pourtant, elles mériteraient d’être revisitées sous un regard historique.  

«Protéger la biodiversité» est devenu un slogan de ralliement pour tous ceux et celles faisant la promotion des aires protégées. Mais de quelle biodiversité parle-t-on vraiment? 

Tout d’abord, il faut être conscient que la biodiversité est un concept très, très large qui fait référence à tout le vivant: animaux, insectes, plantes, microorganismes, etc. 

C’est un immense concept fourre-tout du «vivant». En forêt, ça ne se résume pas au caribou forestier, comme on pourrait parfois le penser. 

Aussi, le contenu de ce fourre-tout subit de profondes et irréversibles transformations depuis plus de 500 ans. La faute en incombe à Christophe Colomb. 

Avant la découverte des Amériques, ce continent avait évolué sans grandes interactions avec le reste du monde depuis la fin du dernier âge glaciaire. En découvrant ce continent, Colomb a enclenché un immense processus d’échanges de la biodiversité à l’échelle planétaire qui est toujours pleinement actif aujourd’hui. 

Il est impossible, ici, d’être le moindrement exhaustif sur les transformations apportées aux écosystèmes des Amériques par ces échanges. 

Notons tout d’abord que, si l’on s’inquiète pour l’avenir de nos ruches d’abeilles, c’est en fait un élément de notre biodiversité importé par les colonisateurs européens. Il n’y avait pas non plus de vers de terre dans nos écosystèmes. Ces derniers avaient été littéralement rabotés par les glaciers. 

Les colonisateurs, en introduisant ces superingénieurs du sol, ont contribué à irréversiblement transformer toute la biodiversité de nos sous-bois. 

On en est même à recréer ici des écosystèmes d’ailleurs pour tenter de retrouver un équilibre écologique. C’est le cas de l’agrile du frêne, venu d’Asie, pour lequel on a volontairement introduit une guêpe prédatrice de cet insecte dans son écosystème d’origine. 

Ainsi va la vie dans la biodiversité des Amériques depuis maintenant plus de 500 ans... 

Le caribou forestier, rare par nature

Le caribou est une espèce indigène. La foresterie a une influence négative sur l’habitat et les populations de caribous. La science est très claire là-dessus. Mais pas seulement la foresterie. 

«Douze». C’est le nombre de skieurs journaliers hors-piste qui sont suffisants pour déclencher une réaction d’évitement chez le caribou montagnard situé dans un rayon de moins de deux kilomètres. Ce chiffre clé est tiré d’une étude publiée en 2018 par l’équipe du spécialiste Martin-Hugues St-Laurent. Des résultats en phase avec d’autres études sur ce thème et qui s’appliquent également au caribou forestier («montagnards» et «forestiers» sont des écotypes différents). 

En clair: le caribou forestier aime être tranquille dans son coin, très, très loin de la présence humaine. 

Nos efforts de conservation sont basés sur la délimitation de son aire de répartition de 1850. Cette dernière descendait alors jusque dans les États américains limitrophes du Québec. En 2012, cette délimitation était établie au nord du lac Saint-Jean. D’où «le problème». 

Toutefois, lorsque l’on croise les connaissances biologiques du caribou avec l’histoire du Québec, il y a un «bogue» avec l’aire de répartition de 1850. 

Avant l’arrivée des Européens, ce qui allait devenir le Québec était occupé d’est en ouest et du sud au nord par des humains. Des humains qui aménageaient ce territoire grâce au feu. Ils étaient aussi agriculteurs et chasseurs. Le caribou était un gibier. Comment, dans ces conditions, le caribou forestier aurait-il pu avoir une aire de répartition aussi vaste que celle de 1850? 

Il faudrait presque que les humains aient disparu du territoire... et c’est en fait ce qui est presque arrivé à cette époque. 

Dans toutes les Amériques, les Premières Nations ont énormément souffert des épidémies causées par les maladies introduites par les Européens. On parle de taux de mortalité apocalyptiques de l’ordre de 80 à 90%. À cela, il faut ajouter les efforts de conquête, au 19siècle, pour réduire au maximum l’influence autochtone sur le territoire. 

À souligner aussi qu’au milieu du 19siècle le loup, un prédateur efficace du caribou forestier, avait été éradiqué de la rive sud du Saint-Laurent. 

Finalement, au milieu du 19e, les grands efforts de colonisation du Nord n’avaient pas encore commencé. 

C’est dire qu’entre la quasi-éradication de ses prédateurs naturels (humains, loups) et dans l’attente des efforts de colonisation des Européens, le caribou a eu une occasion très favorable pour étendre son «aire de jeu». Lorsque la colonisation a sérieusement commencé, il est normal que le caribou forestier soit remonté vers le nord et que ses populations aient diminué. Par sa nature, ce n’est pas une espèce destinée à être abondante dans un territoire habité. 

En conclusion...

Sous l’angle historique, l’influence de la foresterie sur la biodiversité de nos forêts est dérisoire en comparaison de celle des échanges internationaux de biodiversité qui ont cours depuis plus de 500 ans. Quant au caribou forestier, il faudrait prendre conscience que nos efforts de conservation visent à recréer les effets d’un immense drame historique: la quasi-disparition des humains et des prédateurs du territoire québécois. 

On vise à limiter au maximum la présence humaine et l’on trappe les prédateurs. Or, pendant des milliers d’années, le caribou forestier a évolué au milieu d’aménagistes, de chasseurs et de prédateurs. Nos bases de conservation de cette espèce devraient tenir compte de cette réalité historique, pas seulement de la biologie de l’espèce. 

Eric Alvarez, Ph.D., chercheur indépendant et blogueur en aménagement forestier

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.