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Lisez un extrait exclusif du livre «Et tombent les têtes»

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CHAPITRE VI 

Même après avoir bu la moitié d’un café cold brew à l’avoine, Mackenzie empestait encore l’alcool. Elle ne consommait que très rarement de la caféine, ordonnance de sa psychiatre, mais ce matin, elle sentait qu’elle en avait plus que besoin. Assia ne lui avait posé aucune question sur sa soirée, ce que Mackenzie trouvait étrange. Elle ne lui avait pas demandé pourquoi elle était rentrée si tard ni pourquoi il y avait de l’herbe arrachée et des taches de boue sur la Mini Cooper. Elle n’avait pas non plus commenté le fait que Mackenzie boitait. Silence total.

— On va le trouver dans le système, dit Mackenzie en pianotant nerveusement des doigts sur la table.

Mackenzie et Assia s’étaient rendues dans le centre d’archives de Saint Clement afin de feuilleter les images de tous les villageois qui auraient servi dans l’armée au début des années 1960. Elle voulait retrouver l’homme mystérieux qui portait un uniforme de soldat, debout derrière le prof Drakos, alias le «raton laveur». Assise devant un vieil ordinateur dans ce qui ressemblait à une bibliothèque municipale, Assia faisait défiler les photos, la plupart en noir et blanc. Certains visages montraient des similitudes avec l’inconnu, mais rien de très convaincant. Une heure plus tard, le dos courbaturé et les yeux fatigués, les deux filles n’avaient toujours rien trouvé. Mackenzie semblait irritée.

— Désolée, Mack, je crois qu’on a regardé tous les profils, chuchota Assia.

— Ça se peut pas. Tu dois t’être trompée, insista Mackenzie, énervée.

Assia ne dit rien et croisa les bras. Sa collègue se leva d’un bond pour mieux réfléchir, mais la douleur à sa cheville la stoppa dans son élan.

— Il faut qu’il soit là. Revérifie tes critères de recherche, ajouta Mackenzie.

Assia recula dans sa chaise, toujours en silence. Mackenzie soupira et prit sa place devant l’écran d’ordinateur. Elle ouvrit une fenêtre qui ferma par inadvertance le logiciel des archives, cliqua dix fois de suite sur la souris et murmura quelques vulgarités, avant de fermer ses yeux et de se masser les tempes du bout des doigts.

— Est-ce que ça va, Mack? Pour vrai? s’inquiéta Assia.

— Il faut absolument trouver l’identité du soldat. On est proches, je peux le sentir.

Assia se gratta le dessus de la tête, peu rassurée par la réponse de son amie, avant de proposer une piste de solution.

— Peut-être qu’il était juste de passage au village au moment où la photo a été prise...

— Et Drakos aurait laissé un inconnu en uniforme se faire photographier avec lui et son trophée? Ça tient pas debout.

— Peut-être qu’on cherche pas la bonne chose, tout simplement.

— T’as raison, on devrait chercher sur dix ans, et dans toute la région, pas seulement dans le village. S’il le faut, je vais faire le tour de Saint Clement et même du porte- à-porte pour l’identifier.

Mackenzie et Assia passèrent le reste de la matinée à éplucher des profils de soldats de l’époque, mais en vain.

— On aurait pas dû publier notre teaser de la nouvelle saison sans être prêtes, se résigna Assia.

— On est déjà en retard sur ce qu’on avait promis aux auditeurs...

— T’étais où, hier?

— J’ai voulu me taper le barman, mais il ne voulait pas de moi.

Il y eut une pause.

— Tu peux toujours me parler, tu sais, lui dit Assia pour rassurer son amie.

Mackenzie la remercia. Soudainement, elle comprit qu’elle avait été désagréable avec son amie toute la matinée et que c’était loin d’être la première fois.

— Je suis désolée. Je voulais pas te mettre de la pression comme ça, s’excusa Mackenzie.

— Ça va, t’inquiète.

— Je feel pas super bien ces temps-ci...

Assia serra Mackenzie fort dans ses bras; ce moment de chaleur humaine entre les deux dura plusieurs secondes.

En après-midi, elles se rendirent à l’église catholique de Saint Clement, située au bout d’une avenue commerciale. Bien que modeste, l’église était l’une des plus anciennes de la région et ressemblait à celles qu’on trouve à Montréal et ailleurs au Québec, avec ses grosses pierres grises et ses vitraux colorés. Lorsque les filles franchirent le seuil de la maison de Dieu, l’odeur d’encens et de vieux bois apaisa le mal de tête de Mackenzie, presque par magie. Tout était calme. Seuls leurs pas résonnaient sur le plancher usé jusque dans les plafonds voûtés du lieu saint. Mackenzie prit une peinture biblique en photo en oubliant d’enlever le flash. Une voix vint la surprendre :

— S’il avait été en vie aujourd’hui, pensez-vous que le Christ aurait eu un compte Facebook pour partager des photos de tableaux religieux?

Mackenzie chuchota dans l’oreille d’Assia «Hum, OK Boomer» pour la faire rigoler. Le père Russell s’approcha en contournant l’autel et en descendant les marches près d’une colonne qui supportait un crucifix grandeur nature, tout blanc, en céramique. L’homme de foi portait une chemise noire avec un col romain qui s’agençait bien avec ses cheveux blancs. Pendant qu’il parlait, il joignait devant lui ses vieilles mains frêles, pâles et veineuses, comme s’il était constamment en train de prier. Mackenzie pensa à Peters. Si ce criminel avait été encore vivant, il aurait eu environ 75 ans.

— Est-ce que je peux vous aider? demanda le père Russell.

— On fait des entrevues avec des gens qui ont côtoyé Robert Peters dans le passé. J’imagine que vous le connaissiez? commença Mackenzie.

— J’ai connu Robert, oui. Mais on ne parle pas de lui entre ces murs sacrés, répondit le père Russel, apparemment irrité.

— Vous l’avez connu? continua-t-elle.

— Robert était un homme profondément troublé.

— Troublé, vous dites?

La jeune journaliste se servait souvent de la technique du «miroir» lorsqu’elle avait affaire à des interlocuteurs qui semblaient timides ou même hostiles : elle reprenait une partie de la phrase de l’autre, puis le laissait développer son idée sans qu’il se rende compte qu’il était interrogé.

— Car l’amour de l’argent est la racine de tous les maux; et quelques-uns, en étant possédés, se sont égarés loin de la foi et se sont jetés eux-mêmes dans bien des tourments. 1 Timothée 6 :10, cita le prêtre.

— On raconte qu’il choisissait des passages comme ça de l’Évangile pour se justifier, n’est-ce pas? demanda Mackenzie.

— Le démon est la seule justification qui soit.

Le père Russell s’arrêta. Assia sortit le micro de son sac et renchérit avec une question:

— Est-ce que les médias disent vrai lorsqu’ils prétendent que le clergé de Boston savait que Peters avait des comportements étranges, mais que, pensant que ces comportements étaient de nature sexuelle, ils ont voulu tout cacher plutôt que d’investiguer et risquer ainsi de ternir l’image de l’Église?

Le prêtre se racla la gorge et recula d’un pas. Mackenzie, qui sentait que son amie avait touché un point sensible, revint à la charge.

— Avez-vous connu l’une de ses victimes, Nancy Palmer? On dit que Robert l’avait rencontrée lors d’une mission de bénévolat, organisée par l’église.

— Sortez, s’il vous plaît.

— On fait simplement notre travail, mon père, répondit Mackenzie.

— Vous donnez de la publicité gratuite à un monstre. Vous devriez avoir honte. Mademoiselle El Fassi, rangez ce micro, ordonna le père Russell.

En sortant de l’église, sur le perron, Assia était blanche comme un drap:

— On ne s’est pas présentées, dit-elle.

— Et après? demanda Mackenzie en remettant le micro dans son sac.

— Alors, comment il a fait pour savoir mon nom? lança Assia d’une voix remplie d’inquiétude.

Nancy Palmer 1977

40 ans

victime no 5

«Nous prions tous pour qu’elle soit retrouvée vivante. La disparition de Nancy nous touche profondément. Elle est très précieuse pour notre communauté et indispensable à notre mission de soutien auprès des plus démunis. Tous les membres de notre paroisse et de notre église sont pour aider.»

Ces quelques mots ont été prononcés par nul autre que Robert Peters, en larmes, à la télévision nationale, lors de la disparition de Nancy Palmer. Dans le top 10 des moments iconiques du crime américain, il y aurait certainement celui-là, mais aussi la fuite en Bronco blanc d’O. J. Simpson et l’arrestation de Charles Manson. Inoubliables.

Nancy Palmer et Robert Peters s’étaient connus au cours des années précédentes. Nancy travaillait comme bénévole dans la région de Boston, mais aussi au New Hampshire où elle avait de la famille. Robert et elle avaient une belle complicité. Ils étaient même devenus des amis. Nancy et son mari avaient invité quelques fois Robert à la maison pour parler de théologie, de politique et de société. Par exemple, est-ce que le président Carter nouvellement élu à la Maison-Blanche allait vraiment faire changer les choses?

Alors, que s’est-il passé pour que Robert Peters en vienne à assassiner son amie Nancy? Le mari de Nancy était un directeur subalterne dans une entreprise qui produisait des pièces servant à la fabrication de machines à faxer. Au cours des années, il avait acheté plusieurs actions de la compagnie. Lorsque cette dernière avait été rachetée par une multinationale de photocopieurs, il avait réalisé un énorme profit. Il pouvait enfin sortir Nancy et lui offrir ce qu’elle méritait. Pour célébrer le tout, il lui avait offert un magnifique collier de perles. Le 13 mars, Nancy s’était présentée dans un centre communautaire dans la couronne de Boston pour aider à faire le tri dans les dons. Robert Peters y était. Elle a disparu une semaine plus tard.

CHAPITRE VII 

C’était maintenant au tour d’Assia de ne pas réussir à fermer l’œil de la nuit. Lorsqu’elle se leva pour la troisième fois afin de s’assurer que la porte de la chambre du motel était bien verrouillée et que la chaînette de sécurité était en place, elle trébucha sur des vêtements au sol. En se relevant, elle remarqua que son amie ne dormait pas non plus, mais consultait son téléphone la tête cachée sous son drap pour ne pas déranger sa voisine de lit. Il était 4 h du matin.

Après la visite à l’église, Mackenzie avait enfin fini par avouer toute l’histoire de sa sortie de route, y compris la possible filature. Elle voulait garder le tout secret pour ne pas alarmer son amie, mais elle en était incapable – elle devait se confier, c’était plus fort qu’elle. Le malaise que causa la conversation était prévisible : elle savait qu’Assia avait déjà perdu un ami dans un accident de la route. Mackenzie profita de ce moment pour faire une deuxième confession: elle lui avoua qu’elle avait cessé de prendre ses médicaments.


  

Lorsque le soleil se leva, Mackenzie et Assia décidèrent de s’occuper d’un élément clé de l’enquête sur Robert Peters : sa maison abandonnée. La demeure qu’il avait héritée de son père se situait à l’extérieur du village, dans une zone agricole, au bout d’une route de terre qui s’enfonçait dans un boisé. Le criminel y avait habité seul pendant toute sa vie adulte.

Le temps était frais et gris. Les feuilles jaunes, orange et rouges commençaient à tomber des arbres et à former un lit au sol. Sur la route, Assia semblait nerveuse. Elle ne cessait de regarder dans le rétroviseur du côté passager. Elle augmentait le chauffage de la voiture, puis, quelques minutes plus tard, baissait les fenêtres en se plaignant de la chaleur.

Après l’arrestation et le procès de Peters, sa propriété et son terrain avaient été mis en vente, mais aucun acheteur ne s’était manifesté. Une seule fois un couple avait montré de l’intérêt. L’homme et la femme voulaient écrire un livre, un peu comme les Lutz dans l’affaire Amityville (The Amityville Horror, écrit par Jay Anson, documente les expériences paranormales de la famille Lutz, qui avait emménagé dans une maison qui avait été le théâtre du meurtre de six personnes. Les Lutz ont fui l’endroit vingt-huit jours plus tard, effrayés par des phénomènes inexplicables qu’ils associaient à la présence de fantômes.), pour s’enrichir en inventant de toutes pièces la présence d’esprits maléfiques dans la maison. Finalement, ils s’étaient désistés quand ils avaient visité le village de Saint Clement, car si la maison était peu invitante, les villageois l’étaient encore moins.

Au fil du temps, la résidence de Peters était devenue un vrai lieu de culte pour les weirdos. Pendant plusieurs années, bon nombre d’ados aux cheveux longs et gras venaient y organiser des messes noires en écoutant de la musique black métal. Des groupies du tueur s’y rendaient aussi afin de prendre des polaroids d’elles-mêmes les seins nus pour ajouter du piquant à leur correspondance ponctuelle avec Peters. À un certain moment, il y avait tellement de va-et-vient que les fermiers des alentours avaient dû monter la garde à tour de rôle avec leur fusil de chasse afin d’éloigner les curieux et les squatteurs qui avaient pris possession de la maison. Puis, au fur et à mesure que l’histoire des meurtres s’essoufflait dans les médias, les touristes se sont faits plus rares.

La route était sinueuse. La suspension de la Mini Cooper faisait un bruit étrange depuis la récente sortie de route, mais Mackenzie décida de ne pas en tenir compte. Le paysage pour se rendre à la maison de Peters était beau et champêtre, bordé par une petite rivière et plusieurs charmantes fermettes, mais toute cette beauté passait inaperçue tellement l’ambiance dans la voiture était tendue. Les jeunes femmes n’avaient pas prononcé un seul mot durant tout le trajet. Dès que le GPS indiqua que la destination se trouvait sur la droite, Mackenzie ralentit et s’engagea dans l’entrée envahie par les mauvaises herbes fanées. Il était facile de deviner qu’il s’agissait du bon endroit : la façade blanche décrépite de la petite maison en bois pourri était couverte de graffitis :

«Burn in hell ! ; We’re all sinners ; Jesus died for you. Mais c’est une révolte? Non, Sire, c’est une révolution.» Toutes les fenêtres étaient brisées. Sur le côté du terrain, elles aperçurent du bois calciné et des cendres, comme si on avait allumé récemment un feu de camp. La propriété était cachée par des arbres ; aucun voisin n’était visible à l’horizon. Pour être certaine de bien saisir chacun de ses commentaires à chaud, Mackenzie sortit son micro portable.

Croyez-moi, j’ai googlé la maison de Robert Sinclair

Peters plus d’une fois dans ma vie, beaucoup trop souvent même. J’ai vu des photos de tous les angles et de toutes les époques, mais il n’y a rien qui se rapproche de ce que je vois ici, sur place, en chair et en os. Je réalise à quel point c’est sinistre. Je ne vous invite pas à venir la visiter par vous-mêmes, au contraire, je vous encourage à en rester loin. Cher Mack Pack, il règne ici une ambiance de mort. Il y a littéralement des corbeaux qui volent au-dessus de nos têtes présentement. De penser que le tueur s’est déjà tenu où je suis en ce moment, ça me glace le sang. Entre le stationnement pour la voiture et la porte d’entrée, je calcule environ sept ou huit mètres. Je vois également une porte, une sorte de trappe grise et rouillée qui donne directement dans le sous-sol, à l’arrière. Je ne sais pas quelle porte utilisait Peters lorsqu’il sortait ses victimes du coffre arrière de sa voiture pour les traîner à la cave avant de leur couper la tête. Mais je peux vous garantir quelque chose : même si je criais de toutes mes forces au milieu de ce terrain maudit, il n’y aurait personne pour me venir en aide.

Mackenzie et Assia entrèrent dans la maison en restant sur leurs gardes. La porte à l’avant était défoncée. Les planchers sales craquaient sous leurs pieds. Juste dans l’entrée qui donnait directement sur la cuisine, il y avait une penderie vide et une vieille table de bois. Tous les autres meubles avaient été volés ou tellement vandalisés qu’on avait du mal à les reconnaître. Dans le salon, un sofa semblait avoir été éviscéré par de petits et de grands rongeurs. Des excréments d’animaux jonchaient le sol ici et là. Même à l’intérieur, les graffitis étaient omniprésents. Un, entre autres, était assez remarquable: un pentagramme satanique peint en rouge sur le plancher. Mackenzie ferma les yeux et tenta de s’imaginer les lieux avant qu’ils soient saccagés, voire défigurés. Dans plusieurs recoins, les traces des fêtes illégales des dernières décennies étaient encore visibles ; boîtes de pizza, bouteilles de bière ou seringues souillées traînaient un peu partout.

Assia alluma sa lampe de poche et projeta de la lumière dans les pièces les plus sombres. Lorsqu’elle ouvrit la porte de la salle de bain, une volée d’oiseaux s’échappa. Elle poussa un cri.

— Ça va? lança Mackenzie au loin.

Assia reprit son souffle et inspecta l’endroit. C’était complètement insalubre. Elle observa le bain crasseux rempli de boue et de cernes et eut un haut-le-cœur. La toilette était quant à elle bien bouchée avec du papier journal et plein d’autres déchets. Sur le miroir à moitié éclaté devant le lavabo, quelqu’un avait écrit DIE avec un marqueur noir. Les lettres arrivaient directement à la hauteur du front de la productrice.

— Tu trouves quelque chose? cria Mackenzie d’une autre pièce.

— Non, mais je vais avoir besoin d’une bonne augmentation de salaire après ça, répondit Assia d’un air dégoûté.

Elle alla ensuite rejoindre Mackenzie, qui continuait son enregistrement:

Lorsqu’on se tient debout dans cette maison infernale, où chacune des victimes était attachée avant d’être littéralement guillotinée, la nausée nous prend automatiquement. Pas en raison de l’odeur des déchets ou du moisi... C’est plutôt comme une nausée existentielle. C’est comme si on avait tout à coup la certitude que le mal existe vraiment. Mais je n’ai pas peur. Je n’ai pas envie de m’en aller. Au contraire, dans un sens, je me sens chez moi. Je regarde l’état des lieux, les excréments de souris et la pourriture et je n’ai pas le choix de m’avouer qu’il s’agit du reflet de mon cœur en peine d’amour: vide, froid et vandalisé.

— Tu penses pas ça pour vrai? interrompit Assia qui entendit le monologue de son amie.

— Tu le sais que j’aime ça faire un peu de poésie quand je peux.

Assia changea de sujet :

— C’est officiel que Peters a tué toutes ses victimes ici?

— Il n’y avait pas de test d’ADN pour les enquêtes criminelles avant 1986, alors la police n’a jamais été sûre à 100 %. Mais quand Peters a été arrêté, ils ont trouvé sa guillotine homemade dans le sous-sol. Ça aurait été tellement cool qu’elle soit encore là...

— Pas si «cool» que ça, non...

— Selon la légende, si tu restes ici toute une nuit, tu peux entendre le bruit de la lame qui descend et des têtes qui tombent sur le ciment...

Un frisson traversa le corps d’Assia.

— Est-ce qu’on cherche quelque chose en particulier? demanda Assia.

— Je suis pas tout à fait certaine. En fait, peux-tu aller dans la voiture chercher mon Ouija? On va essayer de parler aux mortes.

— Tu te fous de ma gueule?

Pendant que Mackenzie rigolait de sa propre blague, un chat entra dans la pièce et se dirigea vers le placard. Mackenzie n’y porta pas attention, mais Assia le suivit et y découvrit une portée de chatons. Elle se pencha pour en prendre un.

— Oh! Regarde ça, Mack. Ils sont vraiment mignons.

Tu veux en prendre un?

— Non merci. Sans façon, je suis vraiment plus une dog person, répondit Mackenzie.

— Viens au moins les voir.

Elle s’approcha du placard, peu enthousiaste:

— On dirait des petits rats, dit-elle avec dégoût.

— Ils se sont fait une petite maison pour l’hiver.

— Et je vois aussi qu’ils ont uriné partout.

Mackenzie soupira avant de remarquer un détail qui lui fit froncer les sourcils. L’urine séchée de chat avait laissé des taches qui faisaient ressortir la démarcation d’une fente dans le plancher. La décoloration du bois formait une sorte de rectangle au sol. La jeune femme emprunta la lampe de poche de son amie pour regarder de plus près. Elle sortit ensuite un couteau rétractable de son sac à dos avant de s’agenouiller devant les chatons.

— Qu’est-ce que tu fais là? Mack, c’est pas drôle ! Laisse les chats tranquilles, s’écria Assia.

Mackenzie ne répondit pas et continua de s’avancer vers les chatons. Avec la lame de son couteau, elle fit bouger une latte de plancher qui semblait avoir été découpée pour créer un double fond. Elle la retira et trouva une cavité qui renfermait une petite boîte de métal. Les chatons se sauvèrent. Le cœur de Mackenzie se mit à battre d’excitation. Elle ressentait un de ses fameux feelings.

Mackenzie apporta sa découverte au milieu de la pièce. Elle demanda à son amie de tenir le micro pendant qu’elle ouvrait délicatement la boîte.

— Est-ce qu’on devrait pas attendre avant de l’ouvrir? s’inquiéta Assia.

— Attendre quoi?

— J’sais pas... D’être dans un endroit plus sûr.

Surexcitée, la journaliste se frotta les mains et retira le couvercle de la boîte. Elle y trouva un paquet de cigarettes, du chewing-gum rose durci encore dans son emballage ainsi que des allumettes. Il y avait aussi une page arrachée d’une Bible sur laquelle un passage était souligné au crayon de plomb: «Qui vit dans l’intégrité marche en sécurité. Qui suit des voies tortueuses sera vite démasqué.»

— C’est un autre indice, lança-t-elle.

Assia étudia les objets. Elle prit les allumettes et remarqua le logo d’un pub irlandais ainsi qu’une adresse, qui n’était pas très loin de leur motel.

— Bon, est-ce qu’on peut sortir d’ici maintenant? implora Assia.


  

Les filles revinrent au village pour se rendre à ce pub irlandais mystère. Elles arrivèrent sur place: aucune trace de cet établissement. C’était plutôt une sorte de fast food local avec des néons dans les vitrines faisant la promotion d’un nouveau hamburger au poulet cajun épicé.

— Bon... Pas de pub irlandais ici. Pas de chance, commenta Assia.

— Au moins, on peut manger quelque chose. Ça m’a creusé l’appétit, cette visite de maison abandonnée, pas toi?

— Parfois, je te trouve vraiment bizarre. En fait, souvent je te trouve bizarre...

— C’est pour ça que tu m’aimes, non? répondit Mackenzie avec son plus grand sourire.

Dans le restaurant, les planchers fraîchement lavés sentaient l’eau de Javel. Un vieillard sirotait une boisson gazeuse dans un coin. Derrière la caisse enregistreuse, une employée d’une soixantaine d’années accueillait les clients dans son uniforme vert et jaune avec un petit casque d’écoute sur la tête. Elle portait un bandana rouge pour cacher le filet qui retenait ses cheveux gris. Au-dessus du comptoir, le menu était détaillé sur des panneaux éclairés, presque éblouissants. On y retrouvait majoritairement du poulet frit.

— Êtes-vous prêtes à commander, hon (diminutif de honey)?

Mackenzie alla à la pêche pour avoir un peu d’information. Elle joua l’innocente: elle sortit la boîte d’allumettes trouvée chez Peters et la déposa devant la caissière.

— Je suis un peu surprise, en fait, je pensais trouver un pub irlandais ici. On avait envie d’une bière foncée et d’un fish and chips.

— Qui vous a donné ça?

— Euh... C’est une amie qui était en visite ici il y a... euh... quelques années. Elle nous a dit: «Si vous passez un jour par Saint Clement, il faut absolument que vous essayiez ce pub», inventa Assia.

— C’est surprenant parce que la bouffe de Brian, ça goûtait la merde.

Mackenzie sortit sa carte de crédit pour payer en répétant ce que la caissière venait d’affirmer, mais avec un point d’interrogation: «Ça goûtait la merde?» La caissière continua de parler:

— En tout cas, votre amie doit être vieille parce que ça fait des années que le pub n’existe plus. Et moi, j’étais beaucoup plus jolie à cette époque, croyez-le ou non !

— Vous y veniez souvent? demanda Mackenzie.

— De temps en temps, ouais. Les jeudis, c’était le ladies night. On sortait danser. Puis, il y a eu cette bagarre qui a fait un mort. Après ça, les policiers se sont acharnés, ils ont trouvé de la drogue dans l’arrière- boutique et ils ont fermé le pub pour de bon.

— Un mort... Ah ouais?

Les hamburgers au poulet, accompagnés de serviettes de papier et de condiments, arrivèrent sur un plateau de plastique. Un nouveau client entra dans le restaurant et s’impatienta derrière les filles pendant que Mackenzie continuait de poser des questions.

— Une de mes bonnes amies a tout vu. Pendant la guerre du Vietnam, le pub était devenu un des endroits préférés au village pour les soldats qui venaient rencontrer des filles. C’est une habitude qui s’est poursuivie pendant des années après la guerre. De retour au pays, ils venaient trinquer ensemble et ils portaient leur uniforme. Un soir, juste pour épater la galerie, un mec s’est pointé avec un faux uniforme. Quand les autres gars s’en sont rendu compte, ils l’ont tabassé. En tombant, il s’est fracassé la tête sur le béton. Mort sur le coup.

Mackenzie se retourna vers Assia pour voir sa réaction. Derrière elles, le client qui attendait son tour pour commander lâcha un soupir bruyant.

— Connaissez-vous le nom de la victime de cette bagarre? demanda Mackenzie.

— Il me semble que c’était un Larry? Gary? Gerry... Gerry quelque chose. Ça fait très longtemps.

En suivant Assia jusqu’à une table près d’une fenêtre, Mackenzie sortit son téléphone. L’information n’était pas facile à trouver. La jeune enquêteuse se dit qu’elle allait devoir retourner au centre des archives du village pour voir si, quelque part, il n’y aurait pas des photos de la victime de cette bagarre. Elle prit une grosse bouchée de son hamburger et poursuivit sa réflexion, la bouche pleine :

— Je me demande si le faux soldat est enterré au cimetière du village.

— Mais attends une seconde ! Enterré... Comme dans l’énigme de Peters: «La réponse se repose enterrée derrière les yeux fatigués du raton laveur», ajouta Assia.

— C’est ça. Penses-tu qu’il faut trouver sa pierre tombale? J’veux dire... Pour l’instant, on n’a rien à perdre, lança Mackenzie.

Mackenzie déposa sur la table la petite boîte de métal trouvée chez Robert Peters. Assia regardait nerveusement autour d’elle, alors que son amie fouillait dans la boîte à la recherche d’une des pièces à conviction.

— Regarde ce qu’il a souligné sur la page de la Bible :

«Qui vit dans l’intégrité marche en sécurité. Qui suit des voies tortueuses sera vite démasqué.»

Démasqué... Comme le soldat imposteur.

Oh my God, Assia, les forums sur Internet avaient raison: il a vraiment laissé des indices derrière lui, comme dans une chasse au trésor. On n’est pas loin des têtes, je le sens.

Assia n’avait pas l’air aussi optimiste que sa partenaire.

Mackenzie enchaîna:

— Il devait se sentir vraiment seul pour laisser des énigmes derrière comme ça. Au fond, j’ai presque pitié de lui.

— Euh... Est-ce que je peux te rappeler qu’il a décapité sept femmes?

— Oui, oui, c’est un monstre, mais ça ne m’empêche pas d’imaginer sa solitude.

Accoudée sur la table et perdue dans ses pensées, Assia ouvrait et fermait la boîte de métal à répétition. Trop excitée, Mackenzie la retira brusquement des mains de sa collègue, brisant ainsi le couvercle. En regardant de plus près, les filles découvrirent une petite ouverture dans le métal: elles y retirèrent deux parties d’une même photo sur laquelle il y avait une femme qui portait un chapeau et une robe agencés de la même couleur, style années 1960. L’image était découpée au niveau de la tête. Mackenzie joignit les deux morceaux de la photo et reconnut la femme aussitôt: la mère de Robert Peters. La lecture de toutes ces biographies n’avait finalement pas été vaine. Derrière une partie de la photo, une série de chiffres, certains remplacés par des X, ressemblait à des coordonnées géographiques: XX°9X’X0.62 ” N, X2°9X’41.61” W. Au verso de l’autre partie, cette phrase : «Elles ont donné leur nom au Christ.»