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Chers collègues camionneurs, vous vous trompez de cible

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En 2013, le Conference Board du Canada annonçait qu’il allait manquer près de 30 000 camionneurs sur les routes du Canada dans les prochaines années. Aujourd’hui, on parle probablement d’une pénurie de main-d’œuvre de 50 000 chauffeurs professionnels.

Je le sais, je travaille dans ce secteur d’activité depuis 32 années et j’en vois les conséquences.

Les manifestations prévues à Ottawa ce week-end par une minorité de camionneurs ne sont qu’un écran de fumée qui risque de causer bien plus de problèmes à notre réputation qu’autre chose. En plus de ne pas régler la pénurie de main-d’œuvre qui nuit à l’industrie depuis longtemps.

J’ai remarqué que le secteur d’activité dans lequel je travaille depuis plus de 30 ans est devenu comme l’agriculture. Les jeunes travailleurs sont de plus en plus difficiles à recruter, les conditions de travail (par exemple les salaires, les régimes de retraite et les assurances collectives) insuffisantes, et il est difficile pour les jeunes pères et les jeunes mères de famille de s’accommoder de l’organisation du travail, comme les horaires, les congés et la conciliation travail-famille.

L’industrie, qui vit dans le déni concernant la pénurie de main-d’œuvre, va continuer à exiger du gouvernement de laisser des travailleuses et des travailleurs étrangers entrer au pays afin de pourvoir les postes non comblés. Et on va continuer à leur payer des salaires de crève-faim. 

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Conditions de travail

Qu’on me comprenne bien ici : le problème n’est pas avec les travailleurs étrangers, mais bien avec les conditions qui les attendent ici.

Certains comme moi, plus chanceux, bénéficient d’une convention collective négociée par un syndicat. D’autres seront exploités par ce qu’on appelle dans notre jargon des « chaudrons », c’est-à-dire des « entreprises champignons » qui apparaissent et disparaissent au gré des demandes du marché et qui traitent injustement leurs employés. Ce faisant, ces compagnies de transport tirent les conditions de l’ensemble de l’industrie vers le bas.

En dollars constants, les vieux de la vieille, ceux qui étaient dans le transport routier dans les années 70 et 80, me disent que les camionneurs d’aujourd’hui ne sont pas plus riches qu’eux. Ça veut donc dire qu’en réalité, nos parents et grands-parents qui travaillaient dans le transport routier gagnaient probablement le même salaire que moi.

Vous trouvez ça normal ?

En réponse à cette dégradation des conditions de travail, des routiers quittent l’industrie, et les nouveaux n’y restent pas.

Des bâtons dans les roues

Maintenant, une minorité de routiers professionnels se sont mis dans la tête d’aller à Ottawa, espérant faire entendre raison au fédéral. Comme si les gouvernements du Canada et celui des États-Unis allaient changer leur fusil d’épaule pour une poignée de travailleurs.

Malgré tout le respect que j’ai pour eux, je crois qu’ils sont plutôt en train de mettre des bâtons dans les roues (excusez le jeu de mots) de travailleurs et de syndicats qui tentent depuis des années d’attirer l’attention des compagnies de transport, des gouvernements et des donneurs d’ouvrage sur la dure réalité du camionnage.

La chaîne d’approvisionnement en général et le transport routier en particulier est l’épine dorsale de l’économie canadienne depuis des décennies. Sans nous, le Canada aurait été plongé dans le chaos depuis le début de la pandémie. De cela presque personne ne parle.

Nous avons sacrifié nos vies de famille, même notre santé, pour assurer le bien-être des Canadiens et des Canadiennes dans l’indifférence générale, notamment celle des médias. Aujourd’hui, des hurluberlus de la droite utilisent les camionneurs non vaccinés pour mettre de la pression (inutile) sur Ottawa.

Dommage que mes confrères et consœurs qui ont embarqué dans cette vaine manifestation ne comprennent pas qu’ils sont manipulés. Leur colère serait bien plus utile à se joindre à un syndicat et militer pour améliorer les conditions de l’ensemble de leurs collègues de l’industrie.

Mais comme me disait un ami récemment : les camionneurs sont leur pire ennemi.

Stéphane Lebrun, camionneur depuis 32 ans