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En perdre le sens des mots

RUSSIA-CHINA-PUTIN-XI
Photo d'archives, AFP

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C’est le charme de nos démocraties, j’imagine. Aux États-Unis, le principal parti d’opposition, les républicains, banalise l’assaut mortel du Capitole, désormais présenté comme un « discours politique légitime ». Chez nous, le vacarme des camionneurs enterre tout souhait de conversation réfléchie. À Moscou et Pékin, on rigole, c’est sûr.

De la Chine, il y a tellement à dire en temps normal. Son secteur manufacturier qui fournit la planète entière ; son agressivité en mer de Chine méridionale et aux frontières de l’Inde ; l’intimidation qui accompagne tout ce qui concerne Taïwan ; le traitement génocidaire des musulmans du Xinjiang ; l’origine nébuleuse du dernier coronavirus.

Ce n’est pourtant pas tout : pendant les deux prochaines semaines, elle s’installera fermement à l’avant-scène de l’actualité avec la tenue des 24e Jeux olympiques d’hiver. Et coup d’éclat par-dessus coup d’éclat, Xi Jinping s’est ancré au cœur du maelström des dernières semaines en recevant vendredi Vladimir Poutine et en mettant tout le poids de son immense pays de son côté de la balance dans son duel avec les États-Unis et l’OTAN.

TRICHER SUR LES MOTS

Loïc Tassé décrivait bien, hier dans ces pages, la contorsion rhétorique du communiqué final de la longue rencontre qu’ont eue les présidents russe et chinois, où ils se présentent en défenseurs des « valeurs communes de paix... de démocratie et de liberté pour toute l’humanité ».

L’objectif est limpide : ébranler d’abord et ultimement renverser l’ordre mondial régi par les pays occidentaux, les États-Unis en tête, depuis la Seconde Guerre mondiale et, encore plus clairement, depuis l’effondrement de l’URSS.

Un chambardement qui passe par des tordages de bras – parlez-en aux Hongkongais – et des tordages de mots. Le fameux communiqué concluant le face-à-face présidentiel – le premier de Xi Jinping avec un leader étranger depuis mars 2020 – cherche nettement à engourdir les esprits critiques. Les deux hommes s’offrent à travailler avec « tous les partenaires intéressés pour promouvoir une démocratie authentique », eux qui sont parvenus à altérer la constitution de leur pays pour s’assurer de rester au pouvoir, dans le cas de Poutine jusqu’en 2036 et pour Xi... à vie ! On repassera pour la démocratie authentique.

ABUSER DE LA DÉMOCRATIE

Leur communiqué précise aussi qu’ils « s’opposent à l’abus des valeurs démocratiques ». Interrogé sur le sens d’une telle affirmation, le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, a indiqué qu’il ne fallait pas « diviser les pays en camps démocratique et non démocratique. Le faire, c’est ce qu’on appelle de l’abus ».

La démocratie, bref, c’est relatif. À chaque pays, sa version. Et de quel droit les contester ces jours-ci, notamment vu de Washington ? En quelques heures, hier, le parti républicain – celui-là même qui pourrait contrôler les deux chambres du Congrès après les élections de novembre et fort probablement la Maison-Blanche dans trois ans – a démontré pourquoi les États-Unis pouvaient difficilement se placer en donneur de leçons démocratiques.

Les dirigeants du parti ont réprimandé deux élus – dont Liz Cheney, une des représentantes les plus conservatrices au Congrès – pour leur participation à la commission qui enquête sur le violent assaut contre le Capitole en janvier 2021. L’ancien vice-président Mike Pence a eu (enfin) le courage de contredire Donald Trump sur la possibilité d’annuler les résultats de l’élection présidentielle de 2020. Ce que Donald Trump a rejeté avec mépris, en concluant que « le pays (allait) chez le diable ».

Cette fois, j’ai bien peur, il faut lui donner raison.

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