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Le responsable des patinoires écarté après 24 ans en poste

Un entrepreneur de Morin-Heights a perdu son principal revenu et estime avoir été tassé injustement

GEN - DANIEL CORBEIL AU PARC BASSLER
Photo Martin Alarie Daniel Corbeil, qui s’est occupé de l’entretien des patinoires de Morin-Heights pendant 24 ans, est amer après avoir perdu son gagne-pain cette année.

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MORIN-HEIGHTS | Un petit entrepreneur des Laurentides passionné par le hockey vient de perdre le contrat d’entretien des patinoires de sa municipalité après 24 ans de loyaux services, au terme d’un processus qui soulève plusieurs questions.

Daniel Corbeil veillait à la qualité des glaces de Morin-Heights depuis l’hiver 1997. C’était la principale source de revenus pour celui qui est né et a grandi dans la municipalité de 4145 habitants.

Il concluait chaque année une entente de gré à gré entre 8000 $ et 15 000 $. Mais à l’été 2021, la Ville a informé le quadragénaire qu’il devait soudainement répondre à un appel d’offres pour conserver les tâches.

Notre Bureau d’enquête a découvert ce qui suit à propos de la façon dont la Municipalité a géré la suite des événements :

  • Avant même que l’appel d’offres soit lancé, le maire s’est immiscé dans le processus d’octroi de contrat en communiquant par courriel avec M. Corbeil au sujet de son travail. Une experte en gestion municipale qualifie ce courriel d’« intimidant » et estime que la Commission municipale du Québec pourrait enquêter.
  • L’offre de Daniel Corbeil pour 16 000 $ était la plus basse, mais elle a été rejetée, entre autres parce qu’on lui a écrit que son équipement n’était plus conforme. Mais quelques semaines plus tard, Morin-Heights a conclu une entente avec un autre fournisseur stipulant que la Ville fournissait l’équipement nécessaire.
  • Morin-Heights soutient que le travail antérieur de M. Corbeil a fait l’objet d’évaluations insatisfaisantes, mais ne trouve aucune trace écrite de ces évaluations.
  • La Ville a finalement donné le travail à un autre entrepreneur pour 24 000 $, tout juste sous le seuil où il aurait fallu aller en appel d’offres.

« Je me suis fait avoir »

« Je crois que je me suis fait avoir. Quand tu accumules toutes ces années de bons services et que tu te fais annoncer à la dernière minute que tu n’as pas le contrat, c’est frustrant et problématique », raconte Daniel Corbeil.

La nouvelle a eu pour lui l’effet d’une gifle au visage et s’est répandue comme une traînée de poudre dans la municipalité. Sur les réseaux sociaux, près d’une centaine de membres de la communauté lui ont donné leur appui.

L’entrepreneur nage aujourd’hui en plein processus de plaintes puisqu’il se dit lésé.

Le maire et le directeur général, eux, disent avoir respecté les règles.

Malhabile

Selon la professeure associée à l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM et experte en gestion municipale et gouvernance, Danielle Pilette, ce genre de dossier est typique des petites municipalités.

« Celle-ci n’a pas agi très habilement dans sa gestion même si elle est restée dans sa marge discrétionnaire », estime-t-elle.

En finissant par octroyer un contrat pour 24 000 $ plutôt que d’accepter l’offre de 16 000 $ de M. Corbeil, Morin-Heights a créé son propre problème, selon elle.

« Comme le disait Jacques Parizeau, elle s’est “autopeluredebananisée” », a-t-elle imagé. 

QUATRE ÉLÉMENTS QUI SOULÈVENT DES QUESTIONS 

1. Courriel compromettant du maire

En août 2021, Morin-Heights invite trois firmes à soumissionner pour l’entretien des patinoires plutôt que d’octroyer directement le contrat à Daniel Corbeil, comme lors des années précédentes.

Mais quelques mois plus tôt, le 7 mai, le maire Tim Watchorn avait interpellé directement M. Corbeil dans un échange de courriels concernant son travail à la patinoire.

« Le plus que tu t’opposes à ce changement, le plus que tu te diriges vers la porte au niveau du contrat de la patinoire », écrit-il.

« Je n’ai pas l’habitude de m’ingérer dans la gestion des employés ni de la gestion contractuelle et c’est la dernière fois que je vais t’en parler », poursuit-il.

« Une forme d’intimidation »

La Loi sur l’éthique des élus et la déontologie en matière municipale indique que « tout élu doit respecter la structure organisationnelle de la municipalité et s’abstenir de s’immiscer dans les opérations courantes de fonctionnement de la municipalité ». 

L’experte en matière de gouvernance municipale Danielle Pilette voit ce message du maire comme « une forme d’intimidation ».

« Il n’avait surtout pas à faire ça, tonne-t-elle. Il contrevient aux processus qui sont sous l’égide des gestionnaires municipaux en plus du processus politique. Avec ce comportement, il contrevient aussi à l’honneur et à la dignité de la fonction d’élu », estime-t-elle, avant d’ajouter que ce cas pourrait faire l’objet d’un examen de la Commission municipale du Québec.

Le maire ne s’en souvenait plus

Interrogé par notre Bureau d’enquête au sujet de sa missive, M. Watchorn a d’abord répondu qu’il n’avait pas échangé avec M. Corbeil après la fin de la saison de patinage 2021, car « il ne voulait pas s’ingérer dans la gestion, ce qui n’est pas une bonne pratique ».

Nous lui avons donc rafraîchi la mémoire lors d’une entrevue. Il a retrouvé le courriel de mai et l’a lu. « Ce n’est pas de l’ingérence, c’est un conseil », a-t-il jugé. 


2. Les règles changent en cours de route

GEN - DANIEL CORBEIL AU PARC BASSLER
Photo Martin Alarie

Au lancement de son appel d’offres en août 2021, Morin-Heights demandait aux entrepreneurs de fournir leur matériel.

La seule offre déposée, celle de Daniel Corbeil, s’élevait à 16 000 $, mais la Ville l’a rejetée, car elle jugeait entre autres que son équipement n’était pas conforme.

En novembre, Morin-Heights change de stratégie. Elle donne le mandat pour 24 000 $ à la firme Pro Design, sans concurrence.

Or, les règles du jeu ont complètement changé : l’entrepreneur n’a plus à fournir d’équipement, car la Ville s’engage désormais à mettre à sa disposition un tracteur muni d’un balai et d’un souffleur (sur la photo ci-dessus). Un engin que Daniel Corbeil aurait aimé apercevoir dans le devis de l’appel d’offres initial afin de pouvoir l’utiliser, plutôt que ses trois grosses souffleuses jugées désuètes par le comité d’évaluation.

Le directeur général de Morin-Heights, Hugo Lépine, défend cette modification par le souhait de « ne pas relancer un appel d’offres sur les mêmes bases en obtenant le même résultat ». 


3. Mystérieuses évaluations

Morin-Heights dit aussi avoir refusé l’offre de Daniel Corbeil en raison de manque de « références positives ».

Le hic, c’est que Corbeil a toujours travaillé pour sa municipalité (depuis 24 ans) et n’était donc pas en mesure de vanter des réalisations ailleurs.

La Municipalité lui reprocherait aussi des rapports laborieux au fil des années ainsi que des bris de service. Toutefois, elle ne détient aucun avis, évaluation ou rapport écrit à ce sujet.

Aucune trace écrite

Daniel Corbeil rejette ces allégations et affirme plutôt s’être buté à des portes closes lorsqu’il voulait améliorer certains éléments de l’entretien des patinoires.

Le maire Tim Watchorn admet que son administration a failli à sa tâche de conserver des évaluations écrites.

« C’est peut-être un problème de gestion au Service des loisirs. Dans les 24 dernières années, ils ont toujours travaillé avec lui comme si c’était un gars local, a expliqué le maire. On se parlait et ça fonctionnait comme ça. »

« Effectivement, s’il y a des améliorations à faire au Service des loisirs, c’est qu’il devrait écrire des avis pour que les contractants soient conformes. »

La Ville explique qu’elle veut instaurer de meilleures pratiques de gestion. Selon le directeur général Hugo Lépine, les services rendus par Daniel Corbeil pendant près d’un quart de siècle ne lui assuraient pas le renouvellement automatique du contrat. 


4. Ça coûtera finalement plus cher

On voit la nouvelle patinoire du parc Basler à Morin-Heights.
Photo Martin Alarie
On voit la nouvelle patinoire du parc Basler à Morin-Heights.

Finalement, Morin-Heights a signé un contrat de 24 000 $ avec la firme Pro Design après avoir refusé l’offre à 16 000 $ de Daniel Corbeil.

Le maire Watchorn ne voit pas de problème à dépenser davantage. « La facture de 8000 $ de plus en vaut vraiment la peine. Quand on passe à un nouveau niveau de service, ça coûte plus cher. »

Et la facture finale pourrait encore augmenter. Pro Design aura la possibilité de facturer des extras de 100 $ l’heure si elle utilise en plus son propre équipement pour un entretien optimal approuvé par le Service des loisirs.

Notons que l’entente signée par Pro Design est juste sous le seuil maximal de 25 000 $ permis par la loi pour conclure les contrats de gré à gré.

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