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Une maladie mange-tout

Boire la mer les yeux ouverts
Photo courtoisie

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Tout l’attachement du monde se déploie en souvenir d’une mère trop longtemps malade et morte trop jeune.

Ce n’est pas une fiction que Jean-Benoît Cloutier-Boucher met en scène dans Boire la mer les yeux ouverts, son premier livre. Mais il a une manière si juste et si poétique de livrer son témoignage que mille figures du deuil peuvent s’y retrouver.

Le propos de l’auteur est pourtant bien intime, tellement qu’on s’y sent parfois voyeur devant l’amour immense qu’un fils porte toujours à sa mère, décédée en 2017. 

En même temps, les images fortes nous retiennent dès l’ouverture, avec le texte titré La chambre : « Mes bottes couinent dans le corridor, font dévier lentement les regards curieux, pervers. Je les évite, j’avance, les poings serrés, le cœur fripé. J’arrive, maman. »

Elle vient de mourir, la maman, et tout le reste du livre la fera revivre parfois en quelques lignes jetées sur une page, parfois en courts chapitres. Les scènes se succèdent, pêle-mêle dans le temps, mais chaque fois précisément datées. Elles portent des titres à la fois courts et évocateurs : Les sacs , Les manies , Le bingo , Le dernier film , Le couloir , La voyante ...

Sclérose en plaques.

Cloutier-Boucher raconte sans faux-fuyant comment une famille prend peu à peu conscience des ravages de la sclérose en plaques, « la maladie mangeuse de mère ». Au déni du mari, si dur que l’auteur l’appelle froidement « l’Autre », répondent les tentatives de la mère pour sauver les apparences.

Elle conduit encore, mais devra rater une fête familiale faute de pouvoir se tortiller pour réussir un stationnement en parallèle. Et une sortie en vélo se conclura par une solide chute. 

Puis arrive le jour où la perte d’équilibre est trop forte : il faut que l’entourage s’implique. L’auteur ne cache rien de l’engagement que cela exige de la Mamie, ni de la colère du père, ni de ses proches défaillances, une longue liste de gestes à pardonner qui vont des moqueries aux visites espacées. « Suis-je une meilleure version de moi-même aujourd’hui ? »

Mais se glissent tellement de moments de tendresse que c’est l’amour fou, enfantin, qui domine. En témoignent les veillées mère-fils devant la télé, « pansement des Pierrafeu sur les déraillements de nos chemins de vie ».

Délicat

Le départ en CHSLD, devenu inévitable, est relaté avec la lucidité crève-cœur indissociable de cette étape : faire des blagues pour que la nouvelle résidente accepte les lieux, mais constater que pour elle, « chaque jour était un nouveau mauvais jour ». 

Il y a en fait tant de fois où la mère est morte, à coups de petits gestes qui se dérobaient. Et tant de fois où la vie, à coups de verre de bière, d’un roman, d’une chanson, a été encore une fois victorieuse. 

Ce mélange fait la force de ce récit aussi délicat qu’impudique.

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