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Le philosophe Aleksandr Dugin influence-t-il vraiment Poutine?

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De 1907 à la chute des tsars en 1917, Grigori Raspoutine a exercé une forte influence auprès de la cour russe malgré des accusations de charlatanisme. Faisant face à des charges similaires, le philosophe Aleksandr Dugin semble exercer une certaine influence indirecte sur la politique nationaliste de Vladimir Poutine. 

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Lors de la première fin de semaine du conflit ukrainien, certains spécialistes ont pu observer une nouvelle d’une source indéterminée sur le fil de l’agence de presse RIA Novosti. 

Disparue aussitôt, elle célébrait la victoire russe sur le régime «nazi» ukrainien (qui ne s’est toujours pas concrétisée), tout en précisant que le véritable objectif de l'opération était de vaincre l'Ouest et son désir de voir les peuples slaves souverains. 

L’idée de souveraineté ukrainienne y était aussi mise de côté et l’existence de la nation ukrainienne, niée. Une «solution», terme qui rappelle le langage de l’Allemagne nazie, lui aurait été trouvée. On précisait aussi la mission russe de forcer l'Europe à s'ouvrir à la Russie et à l'Asie plutôt qu'à l'Ouest. 

Ce texte sans auteur est le reflet de la vision eurasienne de la géopolitique de Vladimir Poutine.  

AFP

Mais il rejoint aussi les propos de penseurs considérés depuis longtemps comme des inspirations pour ce dernier, comme Alexandr Dugin. 

Un homme religieux, ultraconservateur et ultranationaliste 

Titulaire de nombreux diplômes, dont en philosophie, Dugin a pu conjuguer cette pratique intellectuelle avec différentes passions, comme sa fascination pour l’ancien archéologue de la «race aryenne» sous l’Allemagne nazie Wolfram Sievers.  

En 2005, Dugin fonde le parti de l’Eurasie. Ce nouveau statut lui permet d’augmenter sa visibilité auprès du grand public et de Poutine, mais aussi auprès de certains politiciens étrangers.  

Ses partisans fondent alors le Front national bolchévique en 2006, groupuscule et mouvement politique connu pour ses violences et ses actions commises à l’encontre d’éléments occidentaux.  

Défendant lui-même l’usage de la violence, Dugin affirme par exemple qu’Anders Breivik, responsable des attaques terroristes de 2011 en Norvège, devrait inspirer d’autres tueries de la sorte pour débarrasser l’Europe de la franc-maçonnerie ou de l’homosexualité. 

Une photo distribuée par la police norvégienne montre un bâtiment gouvernemental détruit après qu'une voiture piégée par Anders Breivik a explosé le 23 juillet 2011 à Oslo, en Norvège.
AFP
Une photo distribuée par la police norvégienne montre un bâtiment gouvernemental détruit après qu'une voiture piégée par Anders Breivik a explosé le 23 juillet 2011 à Oslo, en Norvège.

«Plus il y a de Breivik, mieux c’est», écrit Dugin sur son blogue, trois semaines après ces attaques. 

Enfin, il préconise depuis de nombreuses années l’annihilation de l’Ukraine. Il est pour cela soumis à de nombreuses sanctions par des pays occidentaux et interdit de séjour dans ce pays depuis 2014. 

Pour le professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke Pierre Binette, Dugin fait partie de cette caste de penseurs ultranationalistes, dont fait partie aussi Vladislav Surkov, «l’auteur caché du poutinisme».  

«Le ciment conservateur et traditionnel de la politique de Poutine se corrèle avec ces auteurs et l’importance qu’il leur a accordée», ajoute le professeur. 

Corrélations des pensées de Poutine et de Dugin 

Lorsque Poutine a rencontré le président chinois aux Jeux olympiques de Pékin, le Russe a évoqué plusieurs éléments qui rejoignent l'idéologie de Dugin telle qu'elle est présentée dans son ouvrage Fondations de la géopolitique

AFP

Poutine a exprimé la nécessité de revenir à un monde multipolaire, basé sur une diversité des centres de pouvoir à l’échelle mondiale et surtout sur l’accroissement des liens entre les nouvelles routes de la soie et l’ensemble eurasiatique.  

De son côté, Dugin a toujours considéré que le monde multipolaire (soit un monde basé sur une pluralité de grandes puissances exerçant leur influence dans un carré prédéfini) doit permettre de détruire l’hégémonie occidentale. La diversité des centres de pouvoir en sera favorisée. 

Il a aussi exprimé que cela mettra fin au libéralisme, au parlementarisme et aux droits de l’Homme.   

L’autre lien important entre la pensée de Dugin et celle de Poutine est la notion d’étranger proche de la Russie. Pour Poutine, la Russie aurait dû conserver un certain contrôle sur ses États voisins après la dissolution de l’URSS.   

Dugin a théorisé cela au regard d’une Russie comme civilisation eurasienne principale devant étendre son influence tout au long du continent, possiblement jusqu’à nier le droit à l’indépendance politique des anciens pays membres de l’empire russe.  

«Des éléments de la pensée de Dugin ne sont pas partagés par Poutine, précise toutefois le professeur. Quand Poutine parle d'Eurasie, il parle du proche environnement russe, au contraire de Dugin qui l’étend à toute l’Europe. Poutine est assez réaliste dans son discours et comprend qu’aller au-delà de certains anciens territoires soviétiques est impossible.» 

Dugin et son influence en Occident  

Nombreux sont les groupes et partis politiques à avoir échangé avec Dugin.

Jusqu’à récemment, le Rassemblement national de Marine Le Pen et des groupuscules proches d’Éric Zemmour étaient réputés comme étant alignés avec la Russie. La guerre en Ukraine les a néanmoins forcés à se désolidariser au maximum de l’action russe.   

Dugin a aussi cultivé des liens avec la Ligue du Nord, le parti d’extrême droite populiste de Matteo Salvini en Italie, et avec l’AfD, le parti d’extrême droite allemand, comme le rapporte Luca Steinmann dans le magazine Reset

Enfin, Aleksandr Dugin a aussi eu des rapports avec des proches de Donald Trump, comme Steve Bannon, qui n'est pas avare en rapports cordiaux avec les plus traditionalistes de la politique russe.  

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Pour Pierre Binette, ce lien entre nationalistes est logique lorsqu’on voit comment fonctionnent les rapports entre les différents partis d'extrême droite à l'échelle européenne.  

«Les liens sont bien plus proches des idées que des personnes, et la toxicité de la guerre en Ukraine ne fera qu’éviter l’engagement de ces partis conservateurs envers la personne de Dugin et leurs rapports avec la Russie», ajoute le professeur. 

Surestime-t-on ou sous-estime-t-on son influence?  

George Barros, chercheur spécialisé sur la Russie et l’Ukraine à l’Institut d’étude de la guerre, dans un article à la revue Providence en juillet 2019, estime que l’Ouest exagère l’influence de ce personnage occulte de la scène politique russe.  

Pour lui, corrélation ne devrait jamais être synonyme de casualisation, surtout lorsqu’on sait que sa personne ne serait que peu ou pas mentionnée dans les hautes sphères du pouvoir russe.  

«De plus, la personne de Dugin est beaucoup trop toxique pour être traitée, même dans les hautes sphères, analyse Pierre Binette. Il y a des liens comme avec le traditionalisme, la force de l’identité russe comme ciment des peuples... On retrouve un contenu idéologique conservateur, fortement slavophile. Néanmoins, Poutine le voit bien plus comme une arme politique pour asseoir son pouvoir que comme une croyance véritable, au contraire de Dugin.» 

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