/world/guerre-en-ukraine
Navigation

Guerre en Ukraine: la vie impossible d’opposant russe

Certains analystes comparent la répression en Russie à ce qu’elle était à la fin de l’ère soviétique

RUSSIA-UKRAINE-POLITICS-CRISIS-SANCTIONS
Photo AFP

Coup d'oeil sur cet article

L’exil, la prison ou la mort. C’est généralement le sort réservé aux opposants du régime de Vladimir Poutine, qui n’a cessé de se durcir dans la dernière décennie et d’autant plus depuis la guerre en Ukraine. Certains experts s’attendent à voir une hausse des emprisonnements et des assassinats. «On assiste pratiquement au retour des goulags», va même jusqu’à comparer France-Isabelle Langlois d’Amnistie internationale Canada. Bienvenue au cœur de la répression russe, où la réalité dépasse souvent la fiction.

• À lire aussi: Prêts à s’enfuir si les russes arrivent

• À lire aussi: La Chine peut-elle convaincre la Russie de mettre fin à l’invasion de l’Ukraine?

• À lire aussi: Un stade rempli de Russes forcés d’acclamer Poutine?

Élections de façade     

Le principal visage de l’opposition en Russie, c’est le militant Alexeï Navalny. Sauf qu’il ne siège nulle part... sauf en prison.

Depuis les années 2000, les règles qui entourent l’enregistrement de partis politiques sont de plus en plus sévères, ce qui empêche toute véritable opposition de se présenter aux élections, explique Agnès Blais, une doctorante à l’Université Laval qui a elle-même habité plus de quatre ans en Russie.

Les Russes peuvent voter pour d’autres candidats que ceux de Vladimir Poutine, mais ce sont soit des partis «clones» ou qui ne défient pas le régime, dit Mme Blais. Ils ne servent donc qu’à donner une apparence de démocratie au système.

Prison et peccadilles     

Le principal instrument de répression des autorités russes, c’est l’utilisation arbitraire de la justice, explique Guillaume Sauvé, spécialiste de la Russie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

«On leur colle des accusations improbables», dit-il en donnant l’exemple d’un historien dérangeant emprisonné pour pédophilie.

L’opposant Alexeï Navalny, déjà en prison, pourrait potentiellement écoper d’une nouvelle peine de 13 ans... pour avoir insulté un juge, illustre Maria Popova, professeure de politique à l’Université McGill.

Navalny a décrit son quotidien au New York Times, en août dernier. Il raconte être contraint de regarder la télévision d’État russe huit heures par jour, ou encore des films patriotiques dans lesquels «les athlètes russes battent des Américains ou des Canadiens». Si un détenu s’assoupit pendant le visionnement, on le réveille, raconte le plus célèbre prisonnier de Russie.  

Il ne faut pas exagérer la popularité de Navalny au sein de la population russe, qui est sans doute faible, rappelle Ekaterina Piskunova, professeure de sciences politiques à l’Université de Montréal.

Malgré cela, la plupart des experts interrogés soupçonnent qu’il restera en prison tant que Vladmir Poutine sera au pouvoir. 

Petit délai à la télé     

Lundi, la journaliste Marina Ovsiannikova a fait irruption en plein direct télévisé pour dénoncer la guerre en Ukraine. Elle a écopé d’une amende avant d’être relâchée, mais la plupart des experts s’attendent à ce qu’elle fasse face à des accusations criminelles. Surtout qu’une nouvelle loi russe interdit les «fausses nouvelles», ce qui pourrait lui valoir 15 ans de prison.

Quant au journal télévisé en question, il est maintenant diffusé avec un peu de retard pour éviter que d’autres coups d’éclat de ce genre soient possibles, note Agnès Blais.

Empoisonnements et incompétence     

En 2006, la journaliste d’enquête Anna Politkovskaïa a été assassinée dans le hall de son immeuble. En 2018, l’ex-agent double Sergueï Skripal a survécu à un empoissonnement alors qu’il se trouvait à Londres. En août 2020, Alexeï Navalny a été empoisonné en Sibérie. Il a survécu après avoir été soigné en Allemagne.

Avec la guerre en Ukraine, on peut s’attendre à une augmentation des assassinats politiques, estime France-Isabelle Langlois d’Amnistie internationale Canada.  

Dans l’arsenal de répression russe, l’usage de ces méthodes est exceptionnel, rappelle toutefois Guillaume Sauvé. Surtout que ces tentatives, souvent ratées, révèlent l’incompétence et le chaos qui règnent au sein des services secrets russes. 

En décembre 2020, Poutine a lui-même réagi à l’empoisonnement de Navalny: «Si on avait vraiment voulu le faire, on aurait fini le travail.»

Mémoire effacée     

En décembre dernier, la justice russe a ordonné la fermeture de l’organisme Memorial, la plus importante association de défense des droits humains en Russie.

Mais même avant, les organismes à but non lucratif étaient sous pression. Ceux qui étaient financés à l’international devaient s’inscrire sur un registre comme «agents de l’étranger», explique Agnès Blais. Cette exigence a ensuite été étendue aux médias et aux personnes. Puis, ce mois-ci, aux «personnes affiliées à un agent de l’étranger». Autrement dit, aller prendre un café avec une personne critique du régime fait de vous une personne suspecte.

Le rêve d’un monde sans internet      

Bien avant la guerre, les réseaux sociaux étaient le poil à gratter du Kremlin. Dès 2018, Moscou a déclaré Telegram «hors-la-loi» car le réseau social a refusé de remettre aux autorités les clés permettant de lire la messagerie des utilisateurs.  

Depuis la guerre en Ukraine, l’accès à Facebook est carrément bloqué en Russie et celui à Instagram, réduit. Leur accès sera-t-il rétabli quand la guerre sera terminée?  

Maria Popova en doute. «Il est peu probable que la répression de Poutine soit temporaire», suppose-t-elle.  

L’exode     

«Beaucoup de gens ont déjà quitté le pays par peur [...] Moi, je reste», disait Ivan Pavlov, avocat pour les organisations de Navalny, en entrevue avec l’AFP en juin 2021. Trois mois plus tard, il avait lui aussi quitté la Russie.

«Tous les leaders qui pouvaient incarner l’opposition ont été tués, emprisonnés, empoisonnés et ont émigré», résume Agnès Blais.

Il est d’ailleurs de plus en plus difficile de quitter le pays, de nombreux vols étant annulés ou très chers, remarque-t-elle. 

Il y a quelques semaines, elle n’aurait pas osé comparer la Russie d’aujourd’hui au régime de l’Union soviétique. Car à l’époque, les frontières étaient fermées et l’économie nationalisée, rappelle-t-elle. Mais depuis la guerre en Ukraine, les parallèles deviennent de plus en plus évidents.  

Un discours aux accents staliniens      

Dans un discours prononcé mercredi, Vladimir Poutine a traité de «traîtres» les Russes qui ne l’appuient pas et affirmé que la guerre en Ukraine agissait comme «auto-purification» de la Russie.  

Ce discours a des accents «staliniens», avec des références typiquement «fascistes» aux «ennemis intérieurs» et une paranoïa vis-à-vis de l’Occident, analyse Maria Popova.  

Tous les experts interrogés rappellent que ce genre de discours n’est pas nouveau pour Poutine. Mais il n’était pas allé aussi loin auparavant, note Mme Popova.  

«Ce que je trouve inhabituel, c’est qu’il ne semble plus chercher l’appui de la population», observe Ekaterina Piskunova. 

Selon certaines analyses, le régime des deux dernières semaines en Russie serait plus répressif que celui du régime soviétique de la fin des années 1980.   

La Russie d’aujourd’hui a toutefois peu à voir avec celle de Staline, quand des millions de personnes étaient placées dans des camps de travail, nuance Guillaume Sauvé.  

-Avec la collaboration de Clara Loiseau, AFP, L’Express, Le Monde, Le Figaro

À voir aussi   

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.