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Une très troublante gestion des fonds publics au Nunavik

Le gouvernement Legault enquête sur des allégations d’irrégularités financières et sur les soins aux Inuits

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Québec enquête sur la Régie régionale de la santé du Nunavik à la suite d’allégations de gestion douteuse des fonds publics et de mauvais soins dans les communautés inuites du Nord-du-Québec.

Selon les informations obtenues par notre Bureau d’enquête, on soupçonne certains employés d’avoir contourné les règles budgétaires. Des patients ont également souffert de malnutrition, de soins bâclés ou encore de négligence.

Deux administrateurs bien connus dans le réseau de la santé, les anciens sous-ministres adjoints François Dion et Lise Verreault, ont comme mandat d’enquêter sur un certain nombre d’irrégularités financières qui auraient eu des impacts sur les patients. 

En plus de la Régie, le Centre de santé Inuulitsivik, à Puvirnituq, et le Centre Ullivik, qui accueille des patients inuits à Mont-réal, sont visés par l’enquête.

Le mois dernier, notre Bureau d’enquête faisait état de la détresse vécue dans les villages du Nunavik, où 14 personnes sont mortes de froid depuis 2015, dont plusieurs jeunes en état d’ébriété. 

Hier, Le Devoir rapportait que 12 nourrissons ont été retrouvés sans vie en 2021 au Nunavik, dans des circonstances obscures ou inexpliquées.

Le Centre de santé Inuulitsivik, qui compte un hôpital à Puvirnituq, dans le Nord-du-Québec (au centre sur la photo), est visé par l’enquête commandée par le ministère de la Santé.
Photo tirée du site internet de la RRSSSN
Le Centre de santé Inuulitsivik, qui compte un hôpital à Puvirnituq, dans le Nord-du-Québec (au centre sur la photo), est visé par l’enquête commandée par le ministère de la Santé.

Drogue et armes

Or, selon des documents que nous avons obtenus, plusieurs problèmes graves ont été rapportés aux autorités au cours des dernières années :    

  • De la drogue et des armes ont circulé au Centre de crise en santé mentale de Puvirnituq sous le nez des responsables. Et plusieurs patients ne recevaient pas toute leur médication, ce qui a entraîné des hospitalisations.    
  • Le personnel infirmier de l’hôpital du village de moins de 2000 habitants a rapporté le cas d’une patiente qui n’avait pas mangé pendant quatre jours. Une autre bénéficiaire était dans un état si lamentable que sa peau se décollait lorsqu’on lui enlevait ses bas.    
  • Plusieurs contrats auraient été donnés sans appel d’offres, notamment pour des services offerts au Centre Ullivik, situé à Dorval.     
  • Des employés ont été suspendus ou congédiés à la suite d’enquêtes administratives. D’autres sont partis de leur propre chef.        

Le ministère de la Santé a été alerté dès 2019, mais ce n’est que l’an dernier que les enquêteurs ont été embauchés.

  • Écoutez l'entrevue de Geneviève Pettersen avec Éric Yvan Lemay, journaliste au Bureau d’enquête, sur QUB radio:

Vérifications de l’UPAC

L’un de ceux qui ont dénoncé la situation, Yves Lemay, estime que le gouvernement n’agit pas assez vite. 

« C’est un dossier qui est totalement hors-norme en termes de gravité », soutient l’ex-directeur des ressources humaines du Centre de santé Inuulitsivik. « J’ai l’impression que tout le monde échappe le ballon dans ce dossier-là depuis le début. »

Selon nos informations, l’Unité permanente anticorruption (UPAC) fait également des vérifications.

À la Régie régionale de la santé du Nunavik, on indique que des mesures ont été mises en place pour resserrer les contrôles. Des avocats, juricomptables et spécialistes en gestion ont été embauchés. 

« Les personnes visées par les allégations ne sont plus avec l’organisation », a indiqué l’organisation autochtone par courriel.

Le coût de l’enquête dirigée par le ministère de la Santé est évalué à 300 000 $, dont 131 000 $ pour les deux enquêteurs payés 125 $ l’heure.

Explosion des dépenses  

Les montants versés par Québec pour couvrir les soins de santé non assurés aux habitants du Nunavik ont augmenté de 45 % en cinq ans.

Entre 2014-2015 et 2020-2021, le montant versé pour ces soins est passé de 43,6 millions $ à 70 millions $, selon le mémoire déposé au Conseil des ministres pour justifier la tenue d’une enquête.

Ces montants servent à couvrir les soins dentaires, de la vue, les médicaments ainsi que le transport et l’hébergement pour les quelque 13 500 habitants du Nunavik. 

Selon le mémoire, Québec souhaitait enquêter sur les allégations d’irrégularités financières. 

D’autant plus que la Régie régionale avait des demandes pour des infrastructures en santé totalisant près de 1 milliard $ d’ici 2025. Cela comprend le coût pour la construction d’un nouvel hôpital régional, estimé à 459 M$.

Contrôles resserrés

La Régie régionale soutient avoir fait ses devoirs et collabore à l’enquête. L’équipe de gestion du Centre Ullivik à Montréal a été complètement renouvelée et des mesures de contrôle ont été ajoutées.

Des mesures ont également été prises pour renforcer le soutien aux résidents des appartements supervisés Uvattinut, qui accueillent des gens avec des problèmes de santé mentale ou souffrant de déficience intellectuelle.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux n’a pas répondu à nos questions.

Ce n’est pas la première fois que des irrégularités sont détectées par Québec. En 2008, un rapport du ministère avait été accablant pour le Module du Nord québécois, qui est depuis devenu le Centre Ullivik.

  • Écoutez l'entrevue de Geneviève Pettersen avec Dre Faisca Richer, médecin-conseil à la Direction régionale de la santé publique du Nunavik, sur QUB radio:

Des situations déroutantes  

Toute l’équipe de gestion du Centre Ullivik, qui accueille des patients inuits à Montréal, a été remplacée après la découverte de dépenses douteuses.
Photo Chantal Poirier
Toute l’équipe de gestion du Centre Ullivik, qui accueille des patients inuits à Montréal, a été remplacée après la découverte de dépenses douteuses.

Après avoir été alerté en 2019, le ministère de la Santé a été informé dès 2020 de problèmes. Voici quelques exemples de situations qui ont été rapportées par des membres du personnel.

Ambulancier en état d’ébriété

Un premier répondant a conduit l’ambulance de l’hôpital jusqu’à l’aéroport alors qu’il dégageait une forte odeur d’alcool. Le véhicule zigzaguait durant la montée vers la piste, au point où même la patiente assise à l’arrière a posé des questions. Selon le récit des événements survenus en mai 2018, le conducteur avait un discours « bredouillant ».

Cadavre dans un pick-up

En avril 2019, les premiers répondants n’ont pu être joints pour s’occuper d’un homme qui venait de rendre l’âme dans une maison d’Akulivik. Les infirmières ont tenté de joindre d’autres responsables de la municipalité, en vain. 

En désespoir de cause, les policiers se sont rendus à la morgue avec le corps de l’homme enrobé dans un linceul dans la boîte de leur camionnette F-150. 

Drogue au centre de crise

Selon une version préliminaire du rapport mené par la firme juricomptable Mareval, mandatée par le Centre de santé Inuulitsivik, des employés et patients consommaient de la drogue au Centre de crise en santé mentale. Des employés étaient également au courant d’un trafic de drogue à l’intérieur des murs.

Malnutrition et manque de suivi

Des membres du personnel infirmier de Puvirnituq ont dénoncé le manque de soins aux patients qui habitaient dans des appartements supervisés. Une patiente s’était présentée à l’hôpital alors qu’elle n’avait pas mangé depuis quatre jours. 

La dame, qui avait des troubles de comportement, refusait tout sauf du dessert, mais rien n’avait été fait pour traiter sa dénutrition. 

Un autre patient s’est présenté avec des douleurs importantes aux pieds. Le personnel a eu de la difficulté à retirer ses bas puisqu’ils étaient en train de « fusionner avec la peau ». Selon eux, il était clair que le patient n’avait pas retiré ses bas depuis des semaines et avait une hygiène plus que négligée.

Suspensions

Au moins deux employés du Centre Ullivik, qui accueille les patients inuits en traitement à Montréal, ont été suspendus durant les enquêtes internes au sujet d’irrégularités dans les paiements et les ententes de service. Des contrats auraient aussi été donnés sans appel d’offres.

30 $ par toilette débouchée

Un employé du Centre Ullivik recevait entre 25 $ et 30 $ par toilette qu’il débouchait. Or, une enquête interne a révélé que le centre payait déjà un sous-traitant pour faire ce travail, et ce dernier a indiqué qu’il était impossible que ce soit quelqu’un d’autre qui le fasse. 

Ces déboursés, représentant quelques centaines de dollars par année, étaient faits à partir de l’argent de la petite caisse.

La Régie régionale de la santé du Nunavik en bref  

  

  • Créée en 1995 pour organiser les programmes de santé dans les 14 communautés du Nunavik    
  • Gère un budget de 244 millions $  
  • Des projets d’infrastructures, dont un nouvel hôpital, totalisant 902 M$  
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