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Son proxénète amené en taule sous ses yeux

Une victime d’exploitation sexuelle a témoigné devant le tribunal des conséquences vécues depuis sa plainte

GEN - SAMUEL NICHOL LAFORTUNE ACCUSÉ
Photo Martin Alarie En parlant ouvertement de ce qu’elle a vécu, Tricia Murray espère inciter d’autres victimes à dénoncer leur proxénète.

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Après deux ans de démarches, une victime d’exploitation sexuelle a enfin eu la satisfaction de voir son proxénète se faire passer les menottes aux poignets et être amené en détention pour le calvaire qu’il lui a fait subir.

L’accusé n’avait pas prévu d’être incarcéré sur-le-champ après son plaidoyer et a demandé à la juge d’avoir la chance d’aller dire au revoir à ses enfants, ce qui lui a été refusé. Il a été amené en détention, devant sa victime.
Photo Martin Alarie
L’accusé n’avait pas prévu d’être incarcéré sur-le-champ après son plaidoyer et a demandé à la juge d’avoir la chance d’aller dire au revoir à ses enfants, ce qui lui a été refusé. Il a été amené en détention, devant sa victime.

« Ç’a été un choc de le voir menotté... Je subis tellement d’impacts depuis 26 mois, maintenant, les conséquences sur lui commencent enfin », a laissé tomber il y a quelques jours Tricia Murray.

La femme de 29 ans venait de témoigner devant le tribunal des séquelles qu’elle traîne depuis qu’elle a dénoncé son proxénète en février 2020. 

Déterminée à reprendre le contrôle sur sa vie, elle a même fait lever l’ordonnance qui protégeait son identité. Elle espère ainsi inciter d’autres victimes de proxénètes à dénoncer les abus subis. 

Pendant des mois, elle a été contrainte de verser l’argent qu’elle recevait de clients à Samuel Nichol Lafortune. 

  • Écoutez l'entrevue de Tricia Murray avec Sophie Durocher:

Accusé notamment de proxénétisme, d’avoir proféré des menaces et d’agression sexuelle, l’homme de 34 ans a finalement plaidé coupable cette semaine d’avoir obtenu un avantage matériel provenant de la prostitution. 

Il a pris le chemin de la prison pour purger une peine de 12 mois, sous le regard de sa victime.

L’accusé et elle se sont connus en 2016, a-t-on appris pendant les procédures judiciaires. Ils se fréquentaient, s’écrivaient par textos. En mai 2019, Tricia Murray a été initiée à la prostitution par un autre homme, l’instant d’un week-end. Mais l’expérience ne lui a pas plu. Elle en a parlé à Lafortune, qui l’a incitée à reprendre ses activités, mais pour lui.

De fausses promesses

« Il fait miroiter des projets, lui fait des promesses, dit que lui il sait comment ça fonctionne, qu’avec lui, elle serait en Cadillac », a résumé en cour la procureure de la Couronne, Me Jessica Bergeron, au palais de justice de Laval.

Après un moment de réflexion, elle a accepté l’offre de Lafortune, par amour. Follement éprise de lui, Tricia Murray le voyait comme le père de ses futurs enfants.

« Je l’aimais plus que moi-même. Et je voulais une vie de famille. C’était pour un petit bout de temps, pour faire de l’argent », a-t-elle témoigné. 

Chaque semaine, du mercredi au dimanche, elle allait rencontrer des clients dans différentes villes. Puis, elle versait à son copain 50 % des gains, « en échange de protection ». Elle tenait même un registre de tous ses clients, afin de s’assurer de lui remettre les sommes dues. 

Rapidement, le conte de fées a viré au cauchemar. Lafortune était plus exigeant et insatisfait de sa fréquence de travail. Bref, elle devait ramener plus d’argent.  

Sans le sou

Samuel Nichol Lafortune exposant une pile d’argent, à l’époque où il s’enrichissait grâce aux services sexuels offerts par sa victime.
Photo tirée de Facebook
Samuel Nichol Lafortune exposant une pile d’argent, à l’époque où il s’enrichissait grâce aux services sexuels offerts par sa victime.

Il a ensuite exigé qu’elle lui remette 100 % de l’argent des clients et a pris le contrôle de ses finances. Elle s’est retrouvée sans le sou, dépendante de son pimp

Elle devait lui quémander de l’argent pour tout : mettre de l’essence dans sa voiture, faire l’épicerie ou payer l’onéreux loyer mensuel de son luxueux condo de Laval qu’elle a loué sous sa pression.

« Elle n’a plus du tout le contrôle. La relation n’en est plus une d’amour. Elle est brisée. Et avec tout son courage, elle s’est rendue au service de police pour dénoncer », a expliqué en cour Me Bergeron.

Après avoir porté plainte, Mme Murray a tout un choc : celui qu’elle considérait comme son amoureux... menait une double vie. Il vivait à Terrebonne, avec sa femme et ses enfants. Elle a réalisé que leurs projets de fonder une famille n’étaient que mensonges. 

Traumatisée

« Ça m’a détruite. À mes yeux, il est immédiatement passé d’amoureux à proxénète », a-t-elle confié au Journal.

Si après avoir porté plainte, elle croyait se sentir libérée, elle a vite réalisé à quel point elle était blessée et hypothéquée. 

« J’avais peur qu’il me retrouve, qu’il vienne me tuer ou qu’il s’en prenne à ceux que j’aime, a-t-elle témoigné. J’étais incapable de rester seule. J’ai dû déménager loin parce que la distance qui nous séparait n’était pas assez grande. »

Craintive, hypervigilante, dépressive, elle a peiné à trouver les ressources adaptées à ses besoins en raison de la pandémie. Elle s’est retrouvée sans le sou pendant de longs mois. 

En effet, le régime d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC) ne reconnaissait pas jusqu’à tout récemment les crimes liés à l’exploitation sexuelle et au proxénétisme. Si Québec a depuis procédé à une refonte de la loi, la mesure n’est pas rétroactive. 

Même si elle est parvenue à terminer ses études pour devenir adjointe administrative, un trouble de stress post-traumatique l’empêche encore de travailler, a-t-elle expliqué en cour.

Reprise de pouvoir

« Vous avez vécu une période sombre que je ne pourrai pas enlever de votre vie. Mais vous êtes devant moi, debout, solide. Sentez-vous forte avec ce que vous avez accompli », lui a lancé la juge Maria Albanese, à la fin de son témoignage. 

Après de nombreux changements d’enquêteurs, de procureurs, les longs délais et un contre-interrogatoire serré en cour, Mme Murray avoue avoir été touchée par les bons mots de la juge. 

« J’ai longtemps vécu avec un sentiment de culpabilité envahissant. Pourtant, j’ai compris qu’on n’est pas coupable d’avoir été victime », a-t-elle dit.

Malgré toutes ces embûches, elle se dit fière d’être allée jusqu’au bout. « C’était important pour moi de me tenir debout devant mon proxénète, mon bourreau. C’est une reprise de pouvoir. Je veux donner l’exemple à d’autres victimes, leur dire que je les crois ».

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