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Quand l’Ukraine était la 3e puissance nucléaire au monde

Le pays a eu en sa possession 4000 ogives après la chute de l’URSS en 1991

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Photo d'archives, AFP Le désarmement nucléaire de l’Ukraine s’est déroulé de 1994 à 2001. Mais sous la pression internationale, et avec un financement de l’OTAN, 1,5 million d’armes légères et 133 000 tonnes de munitions ont ensuite été détruites. Ici, une kalachnikov AK-47 est détruite sur la base de Kamianets-Podilskyï, près de la frontière avec la Roumanie, en janvier 2007.

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Après la chute de l’URSS, l’Ukraine est soudainement devenue la troisième puissance nucléaire mondiale, et un expert se demande si la Russie aurait envahi ce pays s’il n’avait pas abandonné ses ogives sous la pression internationale.

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L’Ukraine a acquis son indépendance lors de la dissolution de l’URSS en 1991.

Selon la Fondation pour la recherche stratégique, l’Ukraine disposait alors d’environ 17% de l’arsenal soviétique. L’Ukraine possédait 4000 têtes nucléaires, dont 1500 dans des missiles intercontinentaux.

Parmi ceux-ci, il y avait notamment 130 SS-19, des missiles pouvant contenir jusqu’à six têtes nucléaires. Leur portée de 10 000 km était suffisante pour atteindre la côte ouest des États-Unis ou, en direction opposée, n’importe quelle ville de la Russie.

L’Ukraine déployait aussi une quarantaine de bombardiers TU‐160 et TU‐95 destinés à lancer des missiles de croisière.

Vers l’OTAN

«Après la chute de l’URSS, l’Ukraine s’est soudainement retrouvée avec le troisième plus grand arsenal nucléaire au monde. Les deux premiers, et de loin, étaient ceux des États-Unis et de la Russie», explique Dominique Arel, titulaire de la Chaire d’études ukrainiennes à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

«L’Ukraine était le plus grand territoire soviétique dans le secteur ouest. L’arsenal soviétique était dirigé en direction de l’OTAN, c’est pourquoi autant d’ogives nucléaires étaient installées en Ukraine», ajoute M. Arel.

Deux femmes examinent des kalachnikovs AK-47 qui seront détruites sur la base de Kamianets-Podilskyï en janvier 2007.
Photo AFP
Deux femmes examinent des kalachnikovs AK-47 qui seront détruites sur la base de Kamianets-Podilskyï en janvier 2007.

En 1987, les États-Unis et l’URSS ont signé un traité bannissant les missiles nucléaires à portée intermédiaire. L’ère est donc à la détente en 1991 lorsque les républiques qui composaient alors l’URSS goûtent pour la première fois à la démocratie.

«L’Ukraine était sous très forte pression occidentale, d’abord et avant tout américaine, pour se débarrasser de son arsenal nucléaire, rappelle M. Arel. Il ne fallait pas créer de précédent pour la prolifération des armes nucléaires. Le club des puissances nucléaires est censé être restreint. La Russie a été reconnue comme successeur de l’URSS – avec un siège sur le Conseil de sécurité de l’ONU –, et les armes nucléaires de l’Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan devaient être rapatriées.»

Accords ignorés

En 1994, l’Ukraine et la Russie adhèrent au Partenariat pour la paix de l’OTAN, une structure promouvant le pacifisme militaire au sein d’États ne voulant pas faire partie de l’OTAN.

L’abandon de l’arsenal nucléaire «était la condition fondamentale afin que l’Ukraine reçoive le soutien diplomatique des puissances occidentales et le statut au Partenariat pour la paix», précise Dominique Arel.

Toujours en 1994, l’Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan signent le mémorandum de Budapest et s’engagent à éliminer les armes nucléaires de leur territoire. L’entente est également signée par la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis.

L’Ukraine obtient des garanties supplémentaires des trois superpuissances signataires; le respect de son indépendance et de ses frontières ainsi que l’obligation de s’abstenir de recourir à la force contre elle.

«Les “garanties de sécurité” des fameux accords de Budapest n’ont pas empêché la Russie d’attaquer l’Ukraine deux fois [2014 et 2022]», regrette M. Arel. 

Ces pays s’étaient également engagés à «demander au Conseil de sécurité de l’ONU d’intervenir immédiatement pour venir en aide à l’Ukraine, en tant qu’État non doté d’armes nucléaires, si celle-ci faisait l’objet d’une agression ou d’une menace d’agression faisant appel à l’arme nucléaire», mentionne le traité.

Un travailleur découpe le nez d’un bombardier supersonique Tupolev TU-22M3, capable de transporter des missiles nucléaires, en janvier 2006 à Poltova. Soixante de ces avions ont été détruits.
Photo AFP
Un travailleur découpe le nez d’un bombardier supersonique Tupolev TU-22M3, capable de transporter des missiles nucléaires, en janvier 2006 à Poltova. Soixante de ces avions ont été détruits.

Et l’invasion?

La question est maintenant de savoir si la Russie aurait osé, le 24 février, attaquer une Ukraine disposant de 4000 ogives nucléaires.

«Si l’OTAN est dissuadée de confronter militairement la Russie en raison des armes nucléaires, la Russie aurait été dissuadée d’attaquer l’Ukraine si elle disposait d’armes nucléaires», affirme Dominique Arel.

«Mais tout ceci est hypothétique. Il n’est absolument pas certain que l’Ukraine aurait eu les moyens économiques et technologiques pour entretenir un arsenal nucléaire. Et au-delà de tout cela, conserver ces armes nucléaires aurait eu des conséquences diplomates, comme l’isolement», conclut le chercheur.

En 1993, le professeur de sciences politiques à l’université de Chicago John Mearsheimer avait tiré la sonnette d’alarme face au désarmement de l’Ukraine. «La sagesse conventionnelle au sujet des armes nucléaires ukrainiennes est mauvaise. En fait, du moment où elle a déclaré son indépendance, l’Ukraine aurait dû être tranquillement encouragée à fabriquer sa propre dissuasion nucléaire. Même maintenant, presser l’Ukraine à devenir un État non nucléaire est une erreur. Une Ukraine avec l’arme nucléaire [...], c’est s’assurer que les Russes, qui ont une histoire de mauvaises relations avec l’Ukraine, ne bougent pas pour la reconquérir.»

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