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Plan santé 2022: où est passée la refondation?

Male doctor sitting at table and writing on a document report in hospital office. Medical healthcare staff and doctor service.
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S’il y a un effet positif que la pandémie nous a apporté, c’est bien d'avoir ouvert les yeux de l’ensemble de la population sur la fragilité du réseau de la santé. De manière imagée, elle a abaissé à un seuil critique une rivière déjà asséchée par un écart important entre l’offre de soins et les besoins grandissants causés principalement par le vieillissement de la population. 

Le ministre Dubé a déposé le 29 mars dernier un nouveau Plan en santé. Ce dernier doit redonner de la vigueur au système, qui en a vraiment besoin. Outre le dossier des omnipraticiens, les propositions s’articulent autour de quatre thèmes centraux: les ressources humaines, les systèmes d’information, la disponibilité des données et les infrastructures.

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Avant son dépôt, je me suis demandé si les dirigeants en place allaient rechercher les causes-racines de nos problématiques de réseau. Il faut malheureusement constater que ce plan n’ira pas assez en profondeur. Il manque, entre autres, des prérequis essentiels pour un fonctionnement efficace et sécuritaire du guichet d’accès à la première ligne (GAP) et, par le fait même, pour augmenter le nombre global de consultations pour les usagers.

Des professionnels déjà débordés

Personne n’est contre le fait de donner des responsabilités aux pharmaciens, aux physiothérapeutes et aux infirmières en pratique spécialisée. D’autant plus qu’ils seront, dans certains cas, mieux placés que les médecins pour répondre aux besoins des patients. Cependant, il faut comprendre que ces professionnels sont déjà débordés. Les listes d’attente des médecins risquent donc de devenir des listes d’attente pour les autres professionnels. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transfère. On demeure donc dans du cosmétique et du précipité, dans une réforme qui aurait dû être la planche de salut de notre système et, par le fait même, de nos finances publiques. Bref, le plan présenté, comme d’autres promesses antérieures en santé, manque d’audace et de vision.

Entre autres idées proposées, on veut aller chercher différents professionnels à l’étranger et rendre le réseau plus attractif. Nous souhaitons tous que ça fonctionne. Cependant, omettre le manque de flexibilité des conventions collectives dans l’équation est une erreur fondamentale. Si nous désirons faire une réelle différence dans le recrutement et la rétention des nouvelles recrues infirmières, préposés et autres professionnels d’ici et d’ailleurs, il sera nécessaire de revoir certaines des clauses trop axées sur l’ancienneté. Il ne faut pas oublier qu’au-delà du fait que des écarts salariaux persistent dans certains secteurs, les travailleurs d’aujourd’hui recherchent d’abord une meilleure conciliation travail et vie personnelle.

Un nouvel équilibre

L’objectif est de trouver un nouvel équilibre dans les conditions favorables entre les individus des différentes générations (répartition des quarts de travail, partage des vacances, etc.). Une meilleure distribution de l’expérience, jumelée à d’autres optimisations, pourrait même rendre les ratios actuels de soins adéquats aux bénéfices de tous les employés. Cela équivaut à partager le bien-être, mais aussi les conditions inintéressantes, parce que les paradigmes du marché de l’emploi ne sont plus les mêmes qu’il y a 25, voire 15 ans. Ça devrait être une prise de conscience du côté gouvernemental comme du côté syndical.

Sans modifications en ce sens, il est difficile de croire que nous pourrons concrètement éliminer le temps supplémentaire obligatoire (et pas obligatoire) ainsi que le recours aux agences privées.

Il n’en demeure pas moins que, même si le gouvernement et les syndicats nous confondent et décident de travailler sur les conventions collectives, il faudra tout de même trouver d’autres solutions pour combler tous les écarts. En résumé, il serait primordial de chercher des idées novatrices qui permettraient au personnel déjà en place, y compris les médecins, de faire plus, dans de meilleures conditions, sans l’ajout de plusieurs ressources supplémentaires.

Pour ce faire, il serait indispensable de viser d’abord l’efficacité, qui nous donnera ensuite la sécurité, un concept que les ordres professionnels, le MSSS et Agrément Canada devraient favoriser plus régulièrement dans leurs recommandations. L’informatique et l’intelligence artificielle seront évidemment et rapidement visées à ce titre. Il est toutefois crucial de prendre un pas de recul pour réfléchir à ce que nous souhaitons. Est-ce que nous voulons continuer à prendre des décisions à court terme et locales ou viser, une fois pour toutes, quelque chose de plus global?

Uniformisation nécessaire

Depuis 2015, les différentes installations (CH, CHSLD, CLSC) des 34 établissements de santé au Québec tentent désespérément de s’autoharmoniser entre elles. Malgré cette uniformisation interne qui se fait à vitesse réduite, nous aurons à terme 34 procédures, 34 politiques, 34 protocoles, 34 pilotages de systèmes informatiques et, par conséquent, 34 façons plus ou moins semblables de soigner.

Des documents, des bases de données et des formulaires en quantité hallucinante, qui seront juste assez uniques pour être incompatibles d’un établissement à l’autre. Lorsque vous ajouterez à cela les centaines de fonctionnements différents du côté des GMF, pharmacies communautaires et autres cliniques de soins de santé, incluant celles qui sont privées, vous aurez un portrait assez juste de la désorganisation du système.

Les impacts négatifs sur les échanges d’informations sont énormes, sachant que les patients bougent beaucoup entre les structures statiques. Nous pouvons même nous demander pourquoi, en 2022, nous appelons notre système un «réseau», puisqu’il ne peut même pas répondre à sa propre définition.

Comme démonstration des conséquences de cette construction en vase clos, nous n’avons qu’à réfléchir, comme usagers, au nombre de fois où nous devons répéter nos allergies ou antécédents de santé à notre médecin de famille, à notre pharmacien, à notre physiothérapeute, aux différents intervenants d’un même hôpital ou d’un hôpital à l’autre.

Imaginez alors, comme professionnels, combien de temps est perdu à poser des questions, chercher, retranscrire ou ressaisir des données qui existent déjà ailleurs de manière électronique ou plus souvent manuscrite dans le dossier de l’hôpital, de la clinique, d’un autre hôpital ou d’une autre clinique.

Imaginons ensuite les énormes possibilités d’erreurs et conséquences qui peuvent découler de ce fonctionnement anarchique et dépassé. Tout cela ne sera qu’amplifié dans un modèle GAP. Sommairement, nous pouvons dire que la décentralisation historique des décisions sur les piliers cliniques et informatiques a empêché le partage simple et efficace de l’information. Elle a permis que certains contenus, qui sont sensiblement les mêmes, se retrouvent dans des contenants différents. En ce sens, le manque d’efficience du Dossier Santé Québec (DSQ) devrait toujours nous rappeler ce que nous ne devons pas reproduire dans la conception du futur Dossier Santé numérique (DSN).

Un des éléments essentiels et une priorité absolue du recadrage souhaité devrait donc être l’harmonisation des grandes colonnes vertébrales cliniques de notre réseau. Cela permettrait de bâtir une fondation robuste sur laquelle l’informatique, les outils technologiques et l’intelligence artificielle pourraient enfin venir s’appuyer pour aller chercher toute la performance et la non négligeable sécurité qu’on nous promet depuis des années.

Nous pourrions alors atteindre le fameux continuum de soins de la naissance au décès de l’usager, peu importe le service ou la région dans laquelle les soins ont été donnés. De plus, il ne faut pas oublier que l’harmonisation permet d’autres gains en gestion, en enseignement et en mobilité de la main-d’œuvre tout en facilitant et en sécurisant l’analyse des données. L’uniformisation est sans contredit un des éléments majeurs oubliés dans le plan Dubé, qui a aussi été fâcheusement omis dans la réforme Barrette.

Potentiellement, cette dernière aurait pu limiter certains regroupements administratifs en travaillant plutôt sur un langage provincial commun. Ceux qui y verraient une forme de centralisation, il faut leur répondre que c’est plutôt de la saine et logique optimisation qui représente le remède le plus puissant à la désorganisation actuelle. Une évidence que les grandes compagnies, le système financé et les assureurs ont compris depuis bien longtemps. Peu importe ce que nous pouvons penser de la place que devrait prendre le privé en santé, nous pouvons au moins nous inspirer de certaines de ses pratiques.

L’informatique

L’harmonisation comprend aussi un ménage dans nos systèmes informatiques, comme nous le propose monsieur Dubé. Pour y arriver, il faut assurément prendre le temps de faire une profonde évaluation des besoins. Utiliser des raccourcis pour rattraper trop rapidement 25 ans de décisions applicatives, parfois dysfonctionnelles, serait une erreur élémentaire et potentiellement très coûteuse. Par conséquent, il est primordial que le choix de conserver certains des logiciels actuels et d'en évaluer de nouveaux soit effectué d’abord par l’ensemble des acteurs cliniques, toutes professions confondues. Des applications informatiques très efficaces, conviviales et intuitives, comme peuvent l’être les réseaux sociaux ainsi que les plateformes collaboratives de télétravail, favoriseraient l’adhésion du personnel et rendraient son travail plus agréable, comme le souhaite le ministre.

Finalement, si nous souhaitons des systèmes modernes qui vont nous propulser vers 2040, il est essentiel de changer les critères d’appels d’offres afin de privilégier les applications cliniques ou les scénarios applicatifs les plus performants plutôt que le prix. Le décloisonnement des silos budgétaires pourrait entre autres permettre de prendre en considération, dans l’équation, les différents bénéfices à long terme des logiciels évalués. Les coûts d’achat et d’entretien de toutes les aides technologiques et informatiques en santé pourraient donc être amortis par les gains de temps sur le pilotage et surtout dans le travail des utilisateurs au quotidien.

Pour conclure, nous ne pouvons nier qu’il y a quelques belles propositions dans le plan du ministre Dubé. De toute évidence et encore une fois, les plus importantes d’entre elles ne seront pas appuyées par des structures fortes et harmonisées. Malheureusement, cela démontre le manque de proactivité et de vision à long terme des gouvernements et de certains gestionnaires qui sont parfois influencés par des groupes de pression, des intérêts personnels ou des cycles électoraux plutôt que par le gros bon sens des cliniciens et le pragmatisme. Il en résulte alors des demi-décisions amenant trop régulièrement des problèmes à retardement sur le terrain et, ultimement, des impacts sur les services à la population et les impôts des contribuables. Le constat de demi-réussite du plan Dubé est donc tristement déjà prévisible, comme l’ont été plusieurs autres promesses en santé depuis 25 ans... À quand, maintenant, la vraie refondation?

Male doctor sitting at table and writing on a document report in hospital office. Medical healthcare staff and doctor service.
Courtoisie

Louis Dumont, usager du système, contribuable et pharmacien d’établissement, Lévis

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