/news/coronavirus
Navigation

Chine: des Québécois dans le chaos du «zéro COVID»

Le jeune couple témoigne de l’enfer qu’il vit en raison de la politique gouvernementale appliquée à Shanghai

Alexandra Ménard et Simon Martin
Photo courtoisie Alexandra Ménard et Simon Martin, un couple de Québécois installé à Shanghai avec leur chatte PanPan depuis trois ans, déplorent le chaos qui règne depuis 52 jours dans la métropole chinoise.

Coup d'oeil sur cet article

Confinement d’une durée indéterminée, crainte d’être envoyé dans un camp, interdiction de faire son épicerie, tests de dépistage quotidiens : des Québécois qui résident en Chine racontent la psychose de l’État qui tente d’avoir zéro cas de COVID-19 au pays.

• À lire aussi: Zéro COVID: comment les Chinois déjouent la censure du web

• À lire aussi: Chine: Xi ferme sur le zéro COVID malgré le coût pour l'économie

« La communauté dans laquelle on vit est totalement fermée. Depuis 52 jours, on n’a jamais eu de cas de COVID. Il n’y a aucune raison pour nous garder enfermés, mais on n’a pas le droit d’être libre. [...] Il n’y a aucune logique, c’est complètement chaotique », déplore Alexandra Ménard, une Québécoise de 25 ans qui vit depuis trois ans à Shanghai avec son compagnon, Simon Martin.

Comme tous les résidents de la métropole chinoise, le couple, originaire de Granby, en Estrie, est confiné depuis plus d’un mois. C’est que depuis le début de la pandémie, le président chinois, Xi Jinping, a adopté la stratégie « zéro COVID ». 

Dès qu’un cas apparaît, c’est le confinement intégral pour toute une communauté. Les cas positifs, eux, sont envoyés dans des camps, raconte Mme Ménard, qui craint par-dessus tout d’y être envoyée.

Des tests de dépistage sont aussi effectués quotidiennement par des médecins et des infirmiers du régime chinois.
Photo courtoisie
Des tests de dépistage sont aussi effectués quotidiennement par des médecins et des infirmiers du régime chinois.

Depuis quelques semaines, cette politique est imposée à Shanghai, où habitent plus de 25 millions de personnes. Là-bas, les citoyens vivent culturellement dans des communautés, soit des regroupements de plusieurs immeubles d’habitations entourés de clôtures et ayant chacun un service de sécurité.

Aujourd’hui, plus personne n’a le droit de sortir de sa communauté, même pas pour faire l’épicerie, explique Simon Martin, 27 ans.

Rationnés

C’est donc principalement le gouvernement qui envoie des rations de nourriture aux citoyens, mais de manière très inégale, suivant les quartiers.

Un exemple de ration de nourriture envoyée par le gouvernement chinois qui contient juste une bouteille d’huile et du lait avec des gaufres.
Photo courtoisie
Un exemple de ration de nourriture envoyée par le gouvernement chinois qui contient juste une bouteille d’huile et du lait avec des gaufres.

« Certains en reçoivent quasiment toutes les semaines, voire 2-3 fois par semaine, alors que d’autres seulement trois fois en six semaines. Les gens ont faim et sont tannés ! » lance Mme Ménard.

Les produits livrés sont aussi très variables, soutient-elle. Le panier peut parfois être seulement composé d’une bouteille d’huile, de gaufres et de lait. Parfois, ils obtiennent de la viande ou des légumes.

Des légumes livrés par l’État.
Photo courtoisie
Des légumes livrés par l’État.

Livraisons

L’école primaire internationale où travaille comme professeur d’éducation physique M. Martin leur a livré deux fois de la nourriture.

« Comme c’était une livraison “privée”, la sécurité a gardé la nourriture pendant 12 heures juste pour l’isoler, parce que [le gouvernement croit encore que] le virus est censé vivre pendant six heures sur une surface, soutient l’expatrié. Ils ont laissé mon sac de livraison avec la viande et le lait au soleil pendant au moins six heures », ajoute-t-il, en expliquant avoir dû se battre pour descendre de la glace afin de ne pas perdre le ravitaillement.

Depuis quelque temps, ils arrivent avec leur voisin à passer de grosses commandes auprès d’épiceries, mais il faut un minimum de grandes quantités pour que la livraison soit acceptée, indiquent les deux Québécois. 

Là encore, tous les produits sont désinfectés un à un pour éviter d’être porteurs du virus, même si plusieurs études montrent que le risque de l’attraper via une surface est extrêmement faible.

Les résidents de Shanghai ont reçu des tests de dépistage à réaliser tous les deux jours à la maison.
Photo courtoisie
Les résidents de Shanghai ont reçu des tests de dépistage à réaliser tous les deux jours à la maison.

Histoires d’horreur

Comme personne n’a le droit de rentrer ou de sortir des communautés, de nombreuses catastrophes humanitaires surviennent.

« Une femme de notre communauté appelait chaque jour sa mère pour prendre de ses nouvelles. Un jour, elle n’a plus eu de nouvelles et a finalement appris que sa mère était décédée après une chute », laisse tomber M. Martin.

À cause du sévère confinement, de nombreuses personnes n’ont pas accès à leur médication. D’autres, qui vivent seules, sont complètement laissées à elles-mêmes, sans aucun soutien.

« C’est sûr que ça va laisser des traces pour une partie de la population », estime Simon Martin.

Ce dernier et sa compagne avaient prévu de rentrer au Québec en juillet. Mais avec le confinement dont la date de levée est inconnue, la fermeture des postes et des banques, ils craignent de rester coincés en Chine.

« Dans ces conditions, ça nous donne encore plus le goût de rentrer », glisse-t-il.

Les mesures font fuir les expatriés  

Les mesures drastiques imposées en Chine et notamment à Shanghai pour contenir le virus poussent de nombreux expatriés à repenser à leur avenir et à quitter le pays.

« C’est sûr que si les conditions ne s’améliorent pas, je vais quitter la Chine avant la fin de mon contrat dans deux ans. J’ai déjà commencé à réorganiser mes finances en conséquence. Ce qui se passe en ce moment, ça fait beaucoup réfléchir », explique Ugo de Montigny, un enseignant québécois de 42 ans qui vit depuis six ans à Kushan, près de Shanghai.

Ugo de Montigny, expatrié en Chine
Photo courtoisie
Ugo de Montigny, expatrié en Chine

Selon un sondage réalisé par la Chambre de commerce américaine en Chine, près de 80 % des entreprises interrogées affirment que la politique sanitaire les empêche d’attirer ou de retenir leurs employés étrangers. 

Partir vite

La Chine a mis en place une approche « zéro COVID » au pays pour tenter d’endiguer la propagation du virus en confinant toute une partie de la population dès que des cas apparaissent.

Depuis plus de 50 jours, à Shanghai, ce sont près de 25 millions d’habitants qui sont obligés de rester enfermés chez eux, sans possibilité de sortie. Jeudi, la Ville enregistrait environ 4500 cas. Il y en aurait eu plus de 27 000 à la mi-avril.

Pour M. de Montigny, certains expatriés attendent un relâchement des mesures pour pouvoir partir.

« J’ai des amis qui veulent prendre l’avion dès qu’ils pourront pour quitter [le pays] parce que ça devient trop difficile et on ne peut rien faire », dit-il.

Difficile pour la Chine

Du point de vue économique, la Chine risque de payer très cher le prix de ses mesures draconiennes, estime le chercheur sur l’Asie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal Adrien Savolle.

« La Chine a besoin des étrangers, ça risque d’être une catastrophe pour le niveau de vie des Chinois. Avant le confinement, beaucoup d’expatriés réfléchissaient à partir, mais là, ça va encore plus s’accentuer », affirme-t-il.

Pas question de faire machine arrière pour gérer la crise  

En vantant sa politique « zéro COVID », le Parti communiste chinois ne peut plus faire machine arrière et arrêter ses confinements intenses inefficaces à quelques mois des élections, croient des experts.

« Le gouvernement chinois dit que son modèle [de gestion de la crise] est supérieur à celui des Occidentaux, alors d’admettre qu’il faut changer, ce serait un aveu de faiblesse », soutient l’ex-ambassadeur canadien en Chine Guy Saint-Jacques.

Depuis le début de la crise sanitaire, le président Xi Jinping porte la politique du zéro cas de COVID. Celle-ci impose des confinements très stricts avec la fermeture de tous les commerces, ainsi que des dépistages massifs de la population dès qu’un cas positif apparaît. Si elle a pu être efficace au début de la pandémie avec le variant Omicron, beaucoup plus contagieux, elle ne l’est plus. 

Résultat, des millions de Chinois sont confinés depuis presque deux mois.

En Chine, la pandémie se mêle à des élections. En octobre, le chef d’État chinois espère être réélu afin de prendre les rênes du pays pour un troisième mandat. Alors, concéder aujourd’hui que cette gestion n’est pas la bonne lui ferait craindre une défaite, pense M. Saint-Jacques.

Pas près de changer

Le chercheur sur l’Asie au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal Adrien Savolle estime qu’il faudra attendre la fin de l’élection pour voir des changements dans la gestion de la crise.

« Prochainement, il va vraiment falloir surveiller Pékin, qui semble être la prochaine à être confinée. Avec même pas 50 cas, ils ont fermé près de 14 stations de métro, alors ça commence à chauffer », prévient M. Savolle.

Pour Ugo de Montigny, un Québécois qui vit depuis six ans à Kunshan, l’État n’a clairement pas l’intention de changer.

« En fait, il continue d’appliquer une politique de 2020, ce qui ne fait plus de sens en 2022 puisqu’on a appris du virus », soutient l’enseignant de 42 ans.

Protestations

Partout dans le monde, mais aussi au pays, les images de protestations font le tour des réseaux sociaux.

« Ça commence à susciter des réactions populaires, parce que ce sont des approches vraiment très dures. [...] Les censeurs chinois, même s’ils sont très efficaces, ont du mal à contenir cette vague de colère », affirme Guy Saint-Jacques.

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.