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Radio-Canada est sans pitié pour la veuve d’un technicien décédé

Un éclairagiste décède après avoir été exposé aux fibres mortelles dans l’ancienne tour de la chaîne publique

Linda Grandmont
Photo Chantal Poirier Linda Grandmont, veuve de Réal Truchon (photo à l’arrière), éclairagiste primé à Radio-Canada.

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OTTAWA | Un éclairagiste est mort dans d’atroces souffrances parce qu’il a été exposé à l’amiante dans l’ancienne tour de Radio-Canada, mais la chaîne publique refuse d’indemniser sa veuve.

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«Dans la famille, on était fier de dire que Réal travaillait à Radio-Canada. Maintenant, on ne l’est plus. Il serait encore là s’il avait travaillé ailleurs», souffle Linda Grandmont, veuve de Réal Truchon.

M. Truchon était technicien éclairagiste, concepteur à l’éclairage et instructeur technique à la Maison de Radio-Canada, à Montréal.

La Fureur, le Bye Bye, L’heure de gloire, le centre de l’information de RDI... il a fait tous les plateaux et remporté plusieurs prix, dont un Gémeau.

«La danse des lumières des émissions de variétés, c’était lui, ça», indique Mme Grandmont.

Linda Grandmont
Photo Chantal Poirier

Entré à l’âge de 18 ans dans la grande tour du boulevard René-Lévesque, ce passionné a passé toute sa vie au service de la chaîne publique jusqu’à sa retraite. Il est décédé en octobre 2020.

Il a été emporté par un mésothéliome péritonéal, un cancer rare et extrêmement destructeur causé le plus souvent par l’ingestion de fibre d’amiante. Il avait 64 ans.

La tour de Radio-Canada à Montréal n’est plus utilisée par le diffuseur public aujourd’hui.
Photo Chantal Poirier
La tour de Radio-Canada à Montréal n’est plus utilisée par le diffuseur public aujourd’hui.

Dix mois de souffrance

Moins de dix mois se sont écoulés entre l’apparition des premiers symptômes, en janvier 2020, et son dernier souffle. 

Entre-temps, il a vécu sur la morphine tant la douleur était insupportable.

«C’était effrayant, raconte Mme Grandmont, un sanglot dans la voix. La morphine, le lit d’hôpital dans le salon, les douches deux fois par semaine avec l’aide du CLSC... je ne souhaite à personne de vivre ça.»

Peu après le décès de M. Truchon, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a statué dans deux décisions qu’il avait été contaminé au travail.

Il a été exposé directement et indirectement à l’amiante pendant environ 25 ans dans le cadre de son travail de technicien éclairagiste», indique la CNESST dans le dossier obtenu par Le Journal.

M. Truchon montait et démontait des studios de télévision et y concevait les éclairages. Pour cela, il passait son temps le nez dans les faux-plafonds et les murs, les deux mains dans les câbles électriques.

Contestation

Bien que les décisions de la CNESST s’appuient sur l’expertise de médecins qui ont traité M. Truchon, Radio-Canada les conteste, car elle les juge «mal fondées en droit et en faits».

La société d’État empêche ainsi la veuve de toucher l’indemnité de décès à laquelle les décisions de la CNESST lui donnent droit.

La retraitée a donc dû prendre une avocate pour se défendre devant les tribunaux.

Linda Grandmont
Photo Chantal Poirier

«Je ne suis pas capable de faire mon deuil à cause de la paperasse qui n’en finit plus, dit-elle. Je me suis moi-même retrouvée à l’hôpital il y a deux mois à cause d’une dépression.»

Mme Grandmont est néanmoins déterminée à aller jusqu’au bout.

«Je ne lâcherai pas le morceau. Mon conjoint voulait que son dossier aille plus loin pour aider ses collègues qui pourraient être dans la même situation», dit-elle.

Le syndicat est choqué et inquiet  

Le syndicat des communications de Radio-Canada dénonce l’acharnement de l’employeur contre la veuve d’un travailleur décédé et s’inquiète pour la santé d’autres employés qui pourraient eux aussi avoir été en contact avec l’amiante.

«Nous considérons cette contestation comme particulièrement choquante et nous demandons à Radio-Canada de ne pas ajouter un stress supplémentaire à la veuve de M. Truchon», a déclaré au Journal le président du syndicat, Pierre Tousignant.

«Nous avons déjà demandé à plusieurs reprises à la direction de Radio-Canada de ne pas s’acharner dans ce dossier», insiste-t-il.

«Nous avons contesté le dossier puisqu’il s’agit d’un dossier de maladie professionnelle et malheureusement, nous avons un très court délai prévu dans la loi pour analyser le dossier et protéger nos droits», justifie le porte-parole du diffuseur, Marc Pichette.

D’autres victimes potentielles

L’affaire est d’autant plus sensible que M. Truchon pourrait ne pas être la seule victime de l’amiante à Radio-Canada.

Des milliers de personnes ont travaillé dans l’édifice du boulevard René-Lévesque à Montréal depuis sa construction en 1973. Quelque 3000 personnes y travaillaient au moment du déménagement de la chaîne publique dans ses nouveaux locaux entre 2020 et 2021.

«Nous leur avons également demandé de faire des démarches sérieuses afin de nous assurer qu’il n’y ait pas d’autres cas similaires», a indiqué M. Tousignant, qui déplore que les demandes du syndicat dans ce dossier restent sans suite.

M. Pichette assure que la chaîne publique respecte «tous les règlements en vigueur pour protéger les employés et contracteurs».

Contamination bien connue

La Société Radio-Canada est bien au fait de la présence d’amiante dans son ancien bâtiment. 

«En raison de la présence d’amiante et des technologies désuètes dans beaucoup de studios, ça nous aurait coûté 170 millions [de dollars] pour mettre la tour au goût du jour», avait déclaré le vice-président de la SRC, Michel Bissonnette, pour justifier la vente de l’édifice en 2017.

Le groupe Mach, qui a acquis la tour pour 42 M$, a l’intention d’y construire des bureaux et des logements.

Mésothéliome péritonéal   

  • Cancer rare qui se développe dans la cavité péritonéale, soit la membrane qui tapisse l’intérieur de l’abdomen et recouvre plusieurs organes. L’exposition à l’amiante en milieu de travail est la cause la plus fréquente.     
  • Hommes : 0,5 à 3 cas par million      
  • Femmes : 0,2 à 2 cas par million     
  • Âge moyen d’apparition : 50 ans     
  • Temps moyen de survie : 1 an          

Symptômes  

  • Augmentation de volume de l’abdomen     
  • Douleurs abdominales     
  • Apparition d’une hernie symptomatique          

Sources : Action Cancer Ontario, Centre National de référence des tumeurs rares du péritoine

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