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Mai, mois de la BD

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Photo courtoisie

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Le dernier week-end de mai marquera le 11e anniversaire du Festival BD de Montréal (FBDM) ainsi que son retour en mode « présentiel ». En marge du rendez-vous annuel des bédéphiles de la métropole, plusieurs sorties d’albums et des activités ont lieu tout le mois. Voici deux propositions se distinguant de la pléthore d’offres.

Les bédéistes Jocelyn Boisvert et Pascal Colpron ont réussi un pari fort audacieux : celui d’aborder la mort, et surtout, l’importance de célébrer la vie, à travers leur excellente série tout public Mort et déterré

À l’origine publié sous la forme de roman chez Soulières éditeur en 2008, le récit de zombie « nouveau genre » ressuscite en bande dessinée une décennie plus tard. Et comme toute bonne résurrection, l’œuvre en ressort complètement transformée.

Le récit d’une étonnante renaissance

Mort et déterré met en scène le jeune Yan Faucher qui, dans l’attente d’un été bercé par un projet de film avec son meilleur ami et de la naissance imminente de sa sœur, se retrouve poignardé alors qu’il tente de protéger un quidam de son agresseur. 

Mais voilà : il ne meurt pas. Confiné dans un cercueil six pieds sous terre pendant un an, il en ressort transformé en zombie. 

Son souhait le plus cher ? Retrouver sa vie d’avant. Là commencent les embrouilles. 

« Ça fait 18 ans que je porte le personnage de Yan en moi », affirme son créateur et scénariste, Jocelyn Boisvert. « Après la sortie du roman, j’étais resté sur ma faim. Comme mon ami d’enfance Marc Delafontaine (Delaf de la série Les Nombrils) m’avait initié à la BD, et que je flirtais avec l’idée d’une adaptation, je me suis lancé. » 

Entre en scène l’illustrateur émérite Pascal Colpron, qui se charge de camper l’univers visuel, et de donner vie à Yan Faucher. 

Se hissant au sommet québécois des meilleurs directeurs d’acteurs de papier avec Samuel Cantin et fin chorégraphe, Colpron insuffle son génie graphique au microcosme de Boisvert, avec qui il partage les mêmes référents de la culture populaire des années 80 (Retour vers le futur, Ghostbusters, Les Goonnies). 

« J’ai abordé le projet comme un film, en créant un plan 3D de la maison des Faucher, des accessoires, question de bien camper l’univers, de rendre le tout crédible, vivant », explique l’artiste. 

Après Les Nombrils de Delaf et Dubuc, Béatrice de Philippe Girard, L’Astronaute de Mario Malouin et Jean Morin, Boni de Ian Fortin, au même moment que Créatures de Djief Bergeron, et bientôt la reprise de Gaston Lagaffe par Delaf, Mort et déterré prouve qu’il n’y a plus de frontière entre la production locale et le reste de la francophonie. 

D’une lisibilité limpide et d’une sensibilité rare, ce premier triptyque nous transforme, comme l’avait si bien fait la série télé Six pieds sous terre

Il s’en dégage un appétit de vivre, qui nous rappelle de ne rien tenir pour acquis et qui ne suscite qu’une seule envie : chérir l’amour de nos proches. Vivement la suite, car cette formidable série ne saurait plus être dans l’ADN de Spirou « ami, partout, toujours ! »

Henriette Valium 

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Photo courtoisie, Marc Tessier

Déjà, le pseudonyme est trompeur. Né Patrick Henley en 1959, l’artiste iconoclaste qui nous quittait subitement – et injustement – à la fin de l’été 2021 était un homme. Puis, le nom de famille induit en erreur du fait que sa fréquentation n’endort pas, mais éveille plutôt les consciences. Le poète Claude Péloquin a un jour écrit « Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ? C’est assez ! »

Valium l’aura crié sur des kilomètres et des kilomètres de papier, quatre décennies de production durant.

Valium, on le reçoit en pleine gueule, tel quel. Pape incontesté de la contre-culture des années 80-90, il accueillait ses fidèles en son église décâlissée, à l’image du monde dans lequel nous survivons tant bien que mal, engendrant une génération de créateurs le vénérant. S’il fit face à ses angoisses seul, il eut la générosité de les partager avec nous par le truchement d’un corpus sublime, généreux, complexe, tonique, immense. 

« L’art est à la fois le radeau et la tempête », écrivait-il un jour de décembre quelques mois avant son trépas.  

Il vécut exclusivement en marge des institutions – pas par choix –, à patiemment ériger une œuvre aux allures démesurées des plus grandes cathédrales du monde, sans-le-sou. S’il débute par la bande dessinée (Titanic, Iceberg, Motel, puis ses fanzines sérigraphiés, où il se réappropriait notamment Tintin en créant Nitnit, sa réflexion distordue), il lorgne également du côté de la musique, de la vidéo, puis de l’art visuel, où il excelle comme pas un.

Tout est sujet à performance chez Valium. Chez lui, tout l’espace est occupé. Alors que la majorité des artistes tendent vers l’épuration dans la pratique de leur art, Henriette Valium noircit chaque parcelle de papier, créant des orfèvreries dignes des enluminures du Moyen Âge, se situant quelque part entre le swing de Jacovitti et la profondeur du peintre Jérôme Bosch. Il y a à la fois quelque chose d’anxiogène et de réconfortant. L’homme n’était pas à une contradiction près.

Travail de chirurgien

La maison de la culture Janine Sutto accueille en ses murs une extraordinaire rétrospective de son œuvre ces jours-ci. Pilotée d’une main de maître par sa conjointe des derniers moments Silvia Gerome, l’exposition donne enfin la pleine mesure à la puissance de l’artiste et de l’homme. Ses tableaux, collages et planches de bande dessinée sont enfin présentés dans l’écrin qui leur sied : une salle d’exposition. Le visiteur se retrouve aspiré dans un vortex créatif hallucinatoire, où la liberté totale, l’humour noir, la tendresse, l’espoir, l’amour et la violence se côtoient le plus naturellement du monde. Véritable travail de chirurgien, chaque coup de scalpel, de crayon et de pinceau est le fruit d’un abandon et d’un dévouement total. 

Henriette Valium était le personnage gargantuesque, le quatrième mur derrière lequel Patrick Henley se réfugiait, tentant d’exorciser l’hypersensibilité lucide qu’il vivait comme un handicap, mais qui aura engendré l’un des plus grands artistes du 20e siècle.

Aux commissaires œuvrant dans les plus grandes institutions muséales nationales qui daignent lire ces lignes, de grâce, réveillez-vous. C’est sur vos murs, dans les rétines et le cœur du plus grand nombre que doit s’imprimer cette vie de production. Pour que jamais ne disparaisse le génie de Valium. Pour qu’il vive éternellement. Le pape est mort, vive le pape !

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