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Une plainte qui dégénère à l’UdeM

Des étudiants menacés de poursuite après avoir signalé les blagues grivoises d’un chargé de cours

plainte UdeM
Photo Chantal Poirier Joannie (nom fictif) s’est fait dire qu’elle « devait savoir ce que goûte le sperme » parce qu’elle a des enfants. Elle a été ébranlée d’être nommée explicitement dans un message envoyé par le chargé de cours menaçant les plaignants de poursuite.

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Des étudiantes qui ont porté plainte contre un chargé de cours qui blaguait en classe virtuelle que la queue des chats donnait « des orgasmes » à l’une d’elles dénoncent l’inaction de l’Université de Montréal.

« À un moment donné, on se tanne », lâche Élise* (nom fictif). 

Elle fait partie des étudiantes de l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal (UdeM) qui ont porté plainte contre un chargé de cours qui avait l’habitude de faire des commentaires personnels et grivois. 

Joannie* a des enfants, chose qui était évidente lors des classes virtuelles quand elle allumait sa caméra. Pendant un cours de l’automne 2020 portant sur la fertilité, le chargé de cours a suggéré qu’elle « devait savoir ce que goûte le sperme », raconte-t-elle. 

C’est à l’hiver 2022 que la goutte a fait déborder le vase pour Véronique*. Son chat est passé à l’écran pendant le cours. Le chargé de cours a alors blagué que la queue de son félin lui donnait « des orgasmes ». 

Les étudiantes avaient également des doléances de nature académique, comme le contenu des cours et la méthode de citation des sources. 

Elles se sont donc adressées à la direction du département. 

À cette étape, elles ne souhaitaient pas que le chargé de cours cesse d’enseigner, mais simplement que la situation soit corrigée. 

« J’ai eu l’impression qu’on était écoutées », témoigne Véronique. Mais finalement, leur plainte n'a rien donné. Même que la situation a dégénéré. Après avoir été rencontré par la direction à la fin février, le chargé de cours s’est mis à parler en classe de la plainte dont il faisait l’objet. 

Message à tous

En avril, le chargé de cours incite les étudiants à remplir une évaluation afin de rétablir sa réputation, se disant victime d’une « campagne de salissage ».

Le 8 avril, il écrit aux étudiants en nommant explicitement Joannie, qui a accompagné les plaignantes à titre de représentante étudiante. 

« Les étudiants fautifs et [Joannie] peuvent éviter des poursuites au criminel et au civil par une discussion en Zoom avec moi et des excuses écrites », peut-on lire dans le message envoyé à une cinquantaine d’étudiants et dont Le Journal a obtenu copie. 

Désistements

Des étudiants étrangers qui songeaient eux aussi à porter plainte ont donc décidé de se retirer, craignant les représailles, explique Quentin de Dorlodot, président du Syndicat des étudiants de l’École de Relations industrielles de l’UdeM.  

« Le message que ça envoie, c’est que ce genre de plaintes ne sert à rien, que la meilleure chose à faire, c’est de se taire. C’est extrêmement problématique », note M. de Dorlodot. 

Aucune intervention n’a été faite auprès de l’ensemble des étudiants ayant reçu le message afin de rectifier le tir, selon les personnes interrogées. 

«Tout ce que j’ai fait, c’est accompagner des étudiants dans leurs démarches», dit Joannie, qui est encore ébranlée d’avoir ainsi été ciblée.   

Elle a demandé un accommodement au département pour rendre ses travaux plus tard, le temps de se remettre, ce qui lui a été refusé, déplore-t-elle.

Le dossier est présentement entre les mains du Bureau du respect de la personne. 

Le chargé de cours en question enseigne cette session-ci, à l’été 2022. Il n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.  

 

Un département « cordonnier mal chaussé » ? 

L’École de relations industrielles de l’UdeM fait figure de « cordonnier mal chaussé » puisqu’elle forme des futurs travailleurs en ressources humaines qui recevront des plaintes en milieu de travail, soulèvent plusieurs étudiants.

« C’est ça qui est le plus [fâchant]. Ils sont censés former les meilleurs là-dedans et ils n’ont pas eux-mêmes été capables de gérer cette plainte », dit Élise*. 

« Seulement » deux

Le 23 mars, les plaignantes ont relancé la direction du département par courriel. 

« L’intervention est dosée en fonction de la gravité des gestes posés, de la version des faits de l’enseignant et du nombre d’étudiants qui se plaignent (dans ce cas-ci, seulement deux personnes) », peut-on lire dans la réponse qu’a pu consulter Le Journal. 

Notons qu’à ce stade-là, la troisième étudiante agissait à titre d’accompagnatrice seulement, avant de devenir elle-même plaignante.

Renvois de balle

«Rien n’a été fait pour protéger les étudiants. C’est ça que je trouve aberrant», critique Joannie*. 

Mais Quentin de Dorlodot du SERIUM n’est pas prêt à lancer la pierre à l’École de relations industrielles. «Tout le monde se renvoie la balle, explique-t-il. C’est un problème systémique.» 

«Est-ce la faute du département? Du Bureau du respect de la personne? Je n’en ai aucune idée.» 

Le Bureau du respect de la personne, c’est-à-dire le guichet unique qui accueille les plaintes, n’a qu’un pouvoir de recommandation, illustre-t-il. 

La direction de l’École de Relations industrielles n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. 

Long processus 

De son côté, l’UdeM indique ne pas pouvoir commenter étant donné la confidentialité du dossier. « Toutes les plaintes sont prises au sérieux [...] et lorsque jugées recevables, une enquête doit aussi avoir lieu. Cela demande du temps », indique Geneviève O’Meara des relations avec les médias.   

Depuis la rentrée 2019, toutes les universités doivent avoir une politique qui encadre le processus de signalement pour se conformer à la nouvelle loi provinciale visant à combattre les violences à caractère sexuel sur les campus. Un rapport de la ministre de l'Enseignement supérieur sur la mise en oeuvre de cette loi devrait être complété d'ici décembre prochain. 

*Noms fictifs. Les étudiantes ont préféré garder l’anonymat pour éviter de subir des représailles supplémentaires.

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