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COVID-19: des professeurs d'université qui alimentent la désinformation

Les propos de certains professeurs sur la vaccination ou la pandémie ont été critiqués

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Cet article fait partie d'un dossier sur les dizaines de travailleurs qui ont été punis depuis le début de la pandémie pour leurs propos antivaccins, anti-mesures sanitaires ou encore pour avoir omis de respecter certaines règles. Des intervenants expliquent la nécessité de ces sanctions tandis que d'autres dénoncent un «dérapage».


 

Protégés par la liberté universitaire, au moins cinq professeurs d’université ont fait l’objet de critiques pour avoir véhiculé des informations fausses ou trompeuses depuis le début de la pandémie.

COVID: Les assymptomatics [sic] ne transmettent pas le virus selon l’OMS. Donc la pandémie est terminée. Pourquoi le masque?» écrivait sur Facebook le professeur de droit Mario Naccarato, en septembre 2020. 

Il fait partie des professeurs d’université qui ont été montrés du doigt pour leurs déclarations ou contenus partagés dans les deux dernières années (voir plus bas). 

Contrairement aux professionnels, les dossiers disciplinaires des professeurs d’université sont confidentiels. Plusieurs ont toutefois fait l’objet de critiques dans les médias. 

L’Université Laval s’est dissociée des propos de trois de ses universitaires, une décision qui est loin d’être anodine. Deux d’entre eux ont été suspendus.

«Le recteur [de mon université], ce n’est pas mon boss», résume Yves Gingras, professeur en histoire des sciences à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).  

Ce n’est pas à la direction d’une université à dire aux professeurs ce qui est exact ou pas, mais plutôt aux autres scientifiques du même domaine, expliquent plusieurs professeurs interrogés à titre d’experts ou de représentants syndicaux. 

«Sortir publiquement pour se dissocier des propos, c’est déjà une sanction [envers le professeur]», explique Louis-Philippe Lampron, président du Syndicat des professeures et professeurs de l’Université Laval. 

Car dans cette façon de sous-entendre qu’il a tort, on est déjà en train de s’ingérer dans la liberté universitaire, ajoute-t-il. 

Nouvelle loi

Au début du mois de juin, le gouvernement Legault a adopté une loi sur la liberté universitaire. 

Elle vise à protéger les professeurs, chargés de cours et étudiants aux cycles supérieurs contre les pressions qui les pousseraient à se censurer, tant en classe que dans leurs recherches. Le principe existait déjà avant. 

«Mais dans les faits, nous, ce qu’on voyait, c’était de l’arbitraire. On voyait des recteurs décider [de ce qui est juste] comme des petits rois locaux. C’est fini, ça», affirme Jean Portugais, président de la Fédération québécoise des professeurs d’université.

Cas par cas

Cela signifie-t-il que les professeurs d’université peuvent dire n’importe quoi sans que l’université ne puisse les rappeler à l’ordre ? Tout dépend du contexte, expliquent les experts interrogés. 

Le professeur a-t-il tenu ces propos en pleine classe? Ou en tant que citoyen sur les réseaux sociaux? Dans un article scientifique de son propre domaine?

«Si on enlève le cours de bio à un prof, c’est parce qu’il est incompétent à donner le cours de bio», résume Yves Gingras.

Un professeur de droit qui ne dit rien de douteux pendant ses cours a tout à fait le droit de se dire antivaccin ou même de prétendre que la terre est plate sur les réseaux sociaux, donne-t-il comme exemple. 

Le hic, c’est que plusieurs chercheurs s’aventurent au-delà de leur champ, remarque Alexandre Coutant, professeur de communication sociale à l’UQAM.

Or, la nouvelle loi permet aussi aux universitaires de se prononcer sur un domaine autre que le leur. Et c’est très bien ainsi, car les limites d’une expertise sont difficiles à déterminer, croit Jean Portugais.

Par exemple, un anthropologue peut très bien critiquer les travaux d’un sociologue, illustre-t-il.


 

Patrick Provost, Université Laval

Photo courtoisie

Expertise: microbiologie-infectiologie et immunologie

En février, il a participé à une vidéo de la chaîne YouTube Elo veut savoir réunissant des scientifiques et dans laquelle des informations trompeuses ont été véhiculées. Il a également signé plusieurs lettres ouvertes dans divers médias. 

Selon le journal Le Soleil, il aurait été suspendu le 14 juin dernier pour 8 semaines après avoir envoyé un courriel à ses collègues les invitant à amorcer un débat sur la vaccination. Un grief aurait été déposé contre l’employeur, ce qu’a confirmé le syndicat au Journal

M. Provost n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.  


Nicolas Derome, Université Laval

Photo courtoisie

Expertise: biologie

Il a véhiculé des statistiques et informations erronées sur la vaccination des enfants et sur l’impact de la COVID-19 sur ses réseaux sociaux ainsi que dans une vidéo du collectif Réinfo Covid, une plateforme où plusieurs fausses informations ont circulé. 

Selon le journal Le Soleil, il aurait été suspendu pour 8 semaines. 

Joint par courriel, M. Derome a indiqué qu’il était tenu de ne pas commenter. 


Mario Naccarato, Université Laval

Photo courtoisie

Expertise: droit 

Sur ses réseaux sociaux, il a multiplié les allégations complotistes, comme celles impliquant Bill Gates, affirmant que la pandémie était «fausse». Il a également qualifié le vaccin de «poison» et relayé des publications tirées de sites de fausses nouvelles.

M. Naccarato n’a pas répondu à nos courriels. On ignore si des sanctions lui ont été imposées. 


L’Université Laval s’est dissociée publiquement des propos de ces trois professeurs. «Dès que la personne tient des propos qui ne prennent pas appui sur son champ d’expertise ou qui ne sont pas appuyés par le consensus scientifique [...] elle est priée de s’exprimer en son nom personnel», explique Andrée-Anne Stewart des relations médias de l’endroit.


 

Christian Linard, Université du Québec à Trois-Rivières

Photo courtoisie

Expertise: biochimie et biologie moléculaire

Avant la pandémie, M. Linard qui enseigne au département de chiropratique tenait déjà des propos antivaccins maintes fois démentis par la communauté scientifique, comme leur supposé lien avec l’autisme ou encore l’utilisation de vaccins pour stériliser des femmes au Kenya.

L’hiver dernier, il a partagé sur Twitter un article signé par deux scientifiques qui ont à plusieurs reprises été accusés de véhiculer de la désinformation. Il a également participé à une vidéo dans laquelle il remet en question la mortalité due à la COVID-19. 

Il n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

M. Linard est toujours professeur, indique Jean-François Hinse de l’UQTR avant de rappeler que la convention collective «stipule que tout professeur est libre d’exprimer ses opinions personnelles à l’intérieur ou à l’extérieur de l’université.» L’université n’a pas précisé si des sanctions ont été appliquées.  

Réponses différentes d’une institution à l’autre 

Le Journal a questionné ce printemps toutes les universités de la province pour savoir si elles agiraient ou pas dans le cas hypothétique d’un professeur qui tiendrait des propos antivaccins non fondés sur les réseaux sociaux ou dans le cadre de ses cours.

Les réponses sont très différentes d’un établissement à l’autre. 

Dans le cas d’un professeur qui ferait des affirmations farfelues en classe, «on ne pourrait pas laisser passer ça», indique Olivier Audet, des communications de l’École de technologie supérieure. 

«Si on avait des plaintes, on trouverait la bonne façon de faire.»

L’Université Laval est celle qui a fourni le plus de détails sur son processus. Une intervention est possible si une plainte a été déposée, explique Andrée-Anne Stewart, des relations médias. 

«Dans le cadre d’une plainte pour des propos non appuyés sur la science, un comité de scientifiques du domaine sera mis sur pied pour faire enquête», ajoute-t-elle. 

«Pas de censure»

Du côté de l’Université McGill, on affirme qu’«il n’y a pas de censure». 

«La liberté universitaire sur le campus doit permettre à toute idée – aussi impopulaire ou inhabituelle soit-elle – d’être exprimée et débattue», indique Cynthia Lee par courriel. 

Mais le fait de véhiculer des propos éminemment faux n’est-il pas le reflet d’un manque de professionnalisme scientifique ou à tout le moins, d’un manque de jugement sur les sources d’information?

«C’est tout à fait réel comme problème. Mais c’est réel aussi pour un médecin, comme pour un politicien. Pour n’importe qui», dit Gilles Bronchti, président du syndicat des professeurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

«On a beaucoup parlé de liberté académique. On oublie généralement [de parler des] responsabilités qui en découlent», constate Jean-Hugues Roy, professeur en communication à l’Université du Québec à Montréal. 

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