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Zelensky est-il une star de cinéma?

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A-t-on le droit d’esthétiser la guerre ?

De photographier des chefs de guerre comme s’ils étaient des mannequins, des vedettes de Hollywood ?

Je me suis posé cette question en voyant les photos glamour que la célèbre photographe de stars, Annie Leibovitz, a prises de Volodymyr Zelensky et Olena Zelenska pour le magazine de mode Vogue

LA GLAMOURISATION DE LA GUERRE 

Sur l’une de ces photos, on voit le président de l’Ukraine étreindre amoureusement sa femme en regardant l’objectif. 

On dirait Ben Affleck et Jennifer Lopez.

Et dans l’autre, on voit la première dame ukrainienne (impeccablement coiffée) portant un magnifique manteau bleu, entourée de trois soldats lourdement armés qui montent la garde.

La photo, prise sur la scène d’une récente attaque par l’armée russe, est magnifiquement cadrée. Si ce n’étaient les trois militaires et les débris (d’un avion ? d’un train ?) qui servent de décor, on croirait regarder une photo de mode. 

Tout juste si le prix du manteau n’apparaît pas en bas de la photo...

En regardant ces clichés, je me suis rappelé le célèbre texte que le cinéaste et critique Jacques Rivette avait publié dans Les Cahiers du Cinéma en juin 1961.

Texte qui avait causé un énorme scandale et lancé un long débat sur les limites de l’esthétisme quand on dépeint une scène de dévastation.

Laissez-moi vous raconter l’affaire...

UN TRAVELLING IMMORAL ?

Ce mois-là, le réalisateur italien Gillo Pontecorvo (qui, cinq ans plus tard, connaîtra la gloire avec La Bataille d’Alger, un film politique stupéfiant considéré comme un classique du genre, au même titre que Les Ordres de Michel Brault) sortait son dernier long métrage sur les écrans français. Mettant en vedette l’Américaine Susan Strasberg et la Française Emmanuelle Riva, Kapo racontait la descente aux enfers d’une adolescente juive envoyée dans un camp de concentration.

Dans un plan devenu célèbre, une prisonnière se suicide en se jetant sur une clôture électrifiée. 

Au lieu de filmer cette scène sobrement, Pontecorvo a décidé de faire « une belle image », en effectuant un lent travelling avant afin de mieux cadrer le cadavre de la femme.

Cela avait scandalisé Jacques Rivette.

« Voyez, dans Kapo, le plan où le personnage joué par Emmanuelle Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris », a-t-il écrit.

Le milieu du cinéma a parlé de cette critique pendant des mois. 

Jusqu’où peut-on rendre la guerre glamour pour faire avancer une cause ?

UN EXERCICE NÉCESSAIRE ?

Les photos de Vogue relancent le débat.

Avant d’écrire cette chronique, j’ai montré les photos de Zelensky et de sa femme à ma douce. 

« Les médias ne parlent presque plus de cette guerre horrible, m’a-t-elle dit. Si ces photos – et, surtout, le texte qui les accompagne – peuvent garder cette histoire en vie, pourquoi pas ? »

Bref, Sophie n’est pas outrée. 

Moi, par contre, je ressens un certain malaise, pour ne pas dire un malaise certain. 

Et vous ?

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