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Anticosti: la Jupiter, terrain de jeu pour riches pêcheurs

La rivière aux eaux émeraude a vu des ministres fédéraux y taquiner le saumon

Anticosti
Photo Mathieu-Robert Sauvé Des pêcheurs taquinent le poisson dans la rivière Jupiter à Anticosti.

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Seuls les plus nantis ont accès à l’une des plus belles rivières du Québec, laquelle est située sur des terres publiques d’Anticosti, où ils pêchent le saumon pour 1500 $ par jour.

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« C’est un des rares endroits où on voit bien le saumon dans l’eau s’élancer sur la mouche », commente Michel Bureau, un pêcheur de Sherbrooke qui a adopté la Jupiter il y a quelques années et qui ne veut plus aller ailleurs.

C’est la rivière préférée du pêcheur Michel Bureau.
Photo Mathieu-Robert Sauvé
C’est la rivière préférée du pêcheur Michel Bureau.

On comprend pourquoi en regardant le paysage de carte postale autour de nous. Des falaises de calcaire surmontées de denses forêts qui se jettent dans une eau émeraude si limpide qu’on aperçoit les bancs de poissons – truites de mer et saumons – affronter le courant.

Surnommée la « reine des rivières de l’île » par Saumon Québec à cause de sa beauté et de sa situation géographique en plein centre d’Anticosti, la Jupiter avait séduit le fondateur du village, Henri Menier, il y a 128 ans. L’un de ses assistants avait pêché 52 saumons à lui seul en une journée.

Si les saumons sont moins nombreux de nos jours – on n’en a compté que 450 durant la migration d’été, alors qu’il y en avait cinq fois plus il y a 20 ans –, il est toujours aussi spectaculaire de les voir du haut du pont qui enjambe la Jupiter au trentième kilomètre. 

Pour les riches

Pêcher ici n’est pas à la portée de toutes les bourses. Pour cinq nuits au pavillon Jupiter 12 de la Sépaq – une auberge tout confort où l’on offre l’hébergement et trois repas quotidiens (le seul endroit où l’on peut se loger le long de la Jupiter) –, le tarif est de 6550 $ avant taxes. Sans compter le déplacement en avion (au moins 800 $ pour l’aller-retour à partir de Montréal).

Le saumon de l’Atlantique remonte chaque année la rivière Jupiter d’Anticosti pour se reproduire.
Photo courtoisie, Alex Anticosti
Le saumon de l’Atlantique remonte chaque année la rivière Jupiter d’Anticosti pour se reproduire.

En principe, les rivières appartiennent à tous les Québécois depuis que le gouvernement s’est attaqué aux clubs privés de chasse et de pêche dans les années 1970. Mais quelques rivières à saumons conservent des vestiges de cette époque, comme la Jupiter.

« Le principe des pourvoiries est contraire à la philosophie de l’accessibilité universelle, mais on doit vivre avec cette réalité », explique Myriam Bergeron, directrice générale de la Fédération québécoise du saumon atlantique.

Alors que la plupart des accès de pêche se gèrent par tirage au sort, une vingtaine de rivières à saumons du Québec, dont la Jupiter, offrent plutôt des services à la carte. Comme elles sont gérées par des pourvoiries, ce sont elles qui fixent les prix et les accès.

Parmi les nantis qui y ont accès : la famille Desmarais, qui a un droit acquis sur la première réservation depuis la vente de l’île (voir autre texte). Paul Desmarais, qui avait pris la tête de Power Corporation en 1968, a longtemps considéré la Jupiter comme son terrain de jeu, y recevant amis et collègues pour les initier à la pêche au saumon. La tradition a été maintenue après son décès.

« Les Desmarais viennent ici pêcher le saumon chaque année en juillet. Leur jet privé se pose à l’aéroport de Port-Menier, et ils sont transportés par hélicoptère avec leurs invités vers le camp 12 », raconte le guide de pêche Raymond Lemelin, au bord de la rivière Jupiter.

L’homme originaire de Limoilou, un quartier du centre-ville de Québec, mentionne que son oncle Roger Lemelin aimait tellement la rivière Jupiter qu’il en avait fait le décor d’une scène de son roman à succès Les Plouffe, paru en 1948.

LA SÉPAQ «POURVOIRIE»

C’est la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq) qui gère les forfaits de pêche sur les 24 rivières à saumon de l’île, dont la Jupiter. Selon son porte-parole Simon Boivin, le statut de la Sépaq est différent à Anticosti, puisque c’est le seul endroit de tout le réseau québécois où elle exerce des fonctions de « pourvoirie ». L’accès est donc différent des autres sites gérés par l’organisme, où un tirage au sort permet l’accès de tous aux meilleurs sites de pêche.

Ici, un client qui renouvelle sa réservation année après année a le premier choix sur la réservation de l’année suivante. C’est le cas des plus anciens clients du camp 12, seul lieu d’hébergement de la Jupiter.

Traduction du terme anglais outfitter, le mot pourvoirie est un québécisme qui désigne les entreprises commerciales liées à la chasse et à la pêche. On compte actuellement 300 pourvoiries au Québec.

Anticosti a failli devenir un parc fédéral

La rivière Jupiter est reconnue pour ses eaux émeraude et limpides.
Photo Mathieu-Robert Sauvé
La rivière Jupiter est reconnue pour ses eaux émeraude et limpides.

C’est sur les rives de la rivière Jupiter que s’est joué un chapitre important de l’histoire de l’île d’Anticosti : son achat raté par Ottawa.

Propriété privée pendant un siècle, l’île appartenait à la papetière Consolidated Bathurst (CB) au moment où le gouvernement québécois s’en porte acquéreur en 1974.

Tout se joue d’abord sur les rives de la Jupiter, où des ministres du gouvernement de Pierre Elliott Trudeau viennent séjourner, à l’invitation du PDG de Power Corporation, feu Paul Desmarais, lequel adore l’endroit. L’ancien premier ministre canadien Jean Chrétien est parmi les invités de marque du magnat de la presse en 1972.

Propriétaire de la multinationale qui possède CB, M. Desmarais trouve que la papetière ne fait pas de bonnes affaires avec la coupe de bois et il veut vendre Anticosti, raconte-t-il dans Robert Bourassa et nous (Éditions de l’Homme, 2019). « Le gouvernement fédéral pourrait acheter l’île pour en faire un parc national », lui propose Jean Chrétien, alors ministre des Affaires indiennes au gouvernement fédéral.

M. Desmarais aime l’idée, mais il est embêté car il brasse beaucoup d’affaires au Québec et ne veut pas froisser les élus de l’Assemblée nationale. Il suggère de mettre Robert Bourassa, alors premier ministre du Québec, au parfum. Toujours selon l’ouvrage, Bourassa se montre aussitôt intéressé et offre au patron d’égaler l’offre d’Ottawa.

Paul Desmarais accepte, mais les choses traînent en longueur et rien n’est réglé deux ans plus tard. M. Chrétien revient à la charge et s’entend avec l’homme d’affaires.

Tractations de Bourassa

L’affaire est pratiquement conclue quand M. Trudeau en est informé. Toujours selon le livre, il force son ministre à informer le premier ministre du Québec de la transaction imminente. M. Chrétien s’exécute. 

« Robert, je veux t’informer que le fédéral achète l’île d’Anticosti pour la somme de 25 millions. Nous allons l’annoncer demain », lui dit-il au téléphone. M. Bourassa est alors en Suède, où il fait un voyage d’affaires. 

Après avoir raccroché, le premier ministre du Québec manœuvre toute la nuit pour égaler la somme de Trudeau. Au matin, c’est Québec qui conclut l’entente... L’île sera expropriée pour en faire une propriété québécoise.

Une nouvelle espèce de plante découverte sur l’île

Anticosti
Photo Richard Boivin

Une plante semblable à un pissenlit qui n’avait jamais été observée au Québec vient d’être découverte sur les rives de la rivière Jupiter, sur l’île d’Anticosti, par le botaniste québécois Richard Boivin.

« Je suis très fier de ma découverte, qui reprend en quelque sorte là où le frère Marie-Victorin [fondateur du Jardin botanique de Montréal] a laissé au siècle dernier », explique le conseiller aux relations avec les communautés pour Rio Tinto Alcan, à Havre-Saint-Pierre.

La plante nommée « liondent hispide » (Leontodon hispidus L, de son nom scientifique) n’est pas nouvelle pour la science, puisqu’elle existe en Europe. Mais son observation dans un endroit aussi isolé qu’Anticosti étonne le botaniste Étienne Léveillé, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal et responsable de l’Herbier Marie-Victorin. « Comme c’est une espèce introduite, on se serait attendu à ce qu’elle ait été introduite aux environs des grands centres urbains », explique-t-il.

Sur les traces du frère

Si, pour le grand public, ce liondent peut sembler identique aux pissenlits sur les pelouses, il n’en est rien pour un expert. « La forme des feuilles sous le capitule et la présence de poils indiquent que nous avons affaire à une espèce totalement distincte », soutient M. Léveillé.

Depuis 10 ans, Richard Boivin suit les traces du fondateur du Jardin botanique de Montréal qui, rappelle-t-il, est l’auteur d’un imposant volume, la Flore d’Anticosti-Minganie. Dans les années 1920, le frère des écoles chrétiennes a herborisé sur l’île et émis l’hypothèse que la végétation de l’île et celle de la Côte-Nord (Minganie) étaient complémentaires.

Officiellement, M. Boivin est un botaniste amateur, car il ne gagne pas sa vie comme biologiste. Mais il a reçu une formation universitaire en biologie et a même étudié avec Pierre Dansereau, le père de l’écologie québécoise. Récoltée l’an dernier, sa plante a été authentifiée au cours des derniers mois par les experts de l’Institut de recherche en biologie végétale.

« Le frère Marie-Victorin qualifiait l’île de paradis pour les botanistes. Je crois qu’il avait raison », commente-t-il.

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