/entertainment/movies
Navigation

Jusqu’au cercle polaire: ce documentaire est «un défi personnel»

Le messager
Photo Courtoisie, Gauthier Mignot

Coup d'oeil sur cet article

Le projet de documentaire de Patrice Bériault a débuté il y a deux ans. Le cinéaste et son collaborateur Gauthier Mignot ont parcouru 25 000 kilomètres en suivant Michael Terry, le sujet de son documentaire, un vétéran des Forces armées canadiennes qui souffre d’état de stress post-traumatique (ESPT), les trois hommes se rendant... jusqu’au cercle polaire. 

Le cercle polaire, c’est Tuktoyaktuk, une bourgade d’environ 1000 habitants située dans les Territoires du Nord-Ouest, à 6935 km de Montréal. C’est les «ski-doos» ou les voitures abandonnées sur le bord du chemin. Tuktoyaktuk, c’est l’unique communauté sur l’océan Arctique accessible par la route. Une route de graviers et de boue, il va sans dire.

«Il y a eu une époque pas si lointaine où il aurait fallu se parler avec un téléphone satellite. La route qui mène d’Inuvit à Tuktoyaktuk a été ouverte en 2017, ça ne fait pas si longtemps», a expliqué le réalisateur Patrice Bériault, rejoint au moment du tournage dans la petite ville.

«On a mangé du "muktuk" – du béluga –, on a mangé du poisson séché qui n’était pas particulièrement bon. Et je viens de longer la presqu’île en planche.»

L’évocation de «Tuk» fait rêver. Les espaces vides, des heures et des heures de conduite sans accès à un réseau Internet, les paysages à couper le souffle, la communion avec la nature, incluant des animaux aussi diversifiés que des lynx, des bisons, des wapitis, des ours et des coyotes. Mais voilà, il y a aussi le défi que représente le fait de s’y rendre par la route. Et les impondérables.

Le cinéaste a ainsi eu droit à trois (!) explosions de pneus et à la perte d’un drone – «en fait, je ne l’ai pas perdu, je sais où il est, au fond d’un lac, mais je ne peux pas aller le chercher», a-t-il tenu à préciser. La caméra GoPro, elle, «a survécu», fixée sur la voiture. Son étui protecteur couvert de boue l’a, certes, empêchée de se casser pendant «plusieurs milliers de kilomètres», mais a eu pour résultat des heures et des heures de vidéo... noire, sans images du parcours.

«Rien ne s’est déroulé comme prévu. Dans la catégorie "lâcher prise", c’est un méchant exercice d’auto conscience que je fais au quotidien. On ne sait jamais, d’une journée à l’autre, ce qui va se passer. Je ne sais pas... Mettons que c’est un défi personnel», a-t-il souligné en riant.

Le messager
Photo Courtoisie, Gauthier Mignot

Loin...

«Tuktoyaktuk ressemble au bout du monde. Tu te demandes franchement pourquoi les gens d’ailleurs sont venus vivre ici. C’est un village qui a plus l’air d’une station. Ce n’est pas un beau village et c’est dur à décrire sans avoir l’air colonialiste [...] Les maisons sont des cabanes [...] C’est vraiment particulier. Les villages du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest et plus tu vas vers le Nord n’ont pas d’architecture. Ce sont des cabines, des cabanes, c’est un peu tout croche selon nos standards nord-américains blancs.»

«J’ai rencontré des gens des Premières nations et je ressens une méconnaissance énorme de notre part. Nous sommes sur le même territoire, dans le même pays, mais pourtant, je n’ai pas de références. Entre eux et nous, on dirait qu’il y a un grand vide, ce qui explique peut-être autant d’incompréhension à travers les décennies.»

Le cercle polaire, ce sont aussi les certificats. «J’ai mon certificat comme quoi j’ai trempé le pied dans l’océan Arctique, j’en ai un autre pour avoir dépassé le 66e parallèle et il reste celui de Dawson City où on va boire un alcool avec un orteil dedans, le "sourtoe cocktail".» Cette boisson alcoolisée pour le moins particulière est une attraction locale débutée en 1973 et les lèvres du buveur doivent toucher l’organe humain momifié qui se trouve au fond du verre.

Il y a eu, aussi, les moments incroyables, ces coïncidences et rencontres sur le bord de la route. «C’est fascinant le nombre de personnes rencontrées avec Michael qui ont un ESPT diagnostiqué. Lorsque Michael a eu son bris mécanique sur l’autoroute Dempster, deux personnes se sont arrêtées malgré le "thumbs up" que nous faisions pour dire que tout allait bien. La première est un vétéran et, deux ou trois heures plus tard, une vétérane en voiture s’est arrêtée. Elle est restée avec nous le temps qu’arrive la remorqueuse. Quelles sont les chances que Michael, qui a un bris mécanique, soit aidé et accompagné par deux vétérans qui ne se connaissent pas, qui ont fait partie des Forces armées canadiennes et qui ont un état de stress post-traumatique?»

«Nous avons aussi fait une pause au bord d’un lac sur la route du Klondike afin de réaliser un entretien avec Michael. Il n’y avait personne, simplement un "camper" sur le bord du lac. Finalement, un couple en est sorti, la femme est venue nous voir et nous a dit qu’elle était retraitée de la GRC et en ESPT. Elle a tout quitté et se promène maintenant avec son chum à travers le pays.»

Les coïncidences ne s’arrêtent pas là. En effectuant un arrêt dans un magasin de bord de route en Colombie-Britannique, Patrice Bériault a parlé avec la propriétaire qui lui a indiqué que sa fille, ancienne infirmière, avait vécu plusieurs traumatismes reliés à son emploi. Ou ce couple, dans un parc, dont la femme venait juste d’être diagnostiquée. «Ça me fascine d’avoir rencontré autant de gens "out of nowhere"... Il y a des choses comme ça qui n’apparaîtront pas dans le documentaire, mais qui donnent un autre sens à notre projet. »

Les apprentissages...

Ce périple fou, que le réalisateur qualifiait de «projet d’une vie» avant son départ, a également pris une autre forme sur la route. Le projet de départ – un documentaire, tentativement intitulé «The Messenger / Le messager» – sera scindé en deux documentaires auxquels s’ajoutera une exposition de portraits.

«C’est le projet d’une vie... jusqu’au prochain. Pour l’instant, je n’ai jamais eu de projet de cette envergure. Ça nécessite énormément de volonté, de résilience – qui est un mot que je n’aime pas. Disons que j’ai été têtu par rapport à ce projet. Et j’ose penser, en toute humilité, que ce n’est pas rien de faire un projet de cette envergure.»

De retour à Montréal en début de semaine plus tôt que prévu, Patrice Bériault et Gauthier Mignot ont passé leur première journée à... nettoyer la voiture et la roulotte surnommée Charlotte.

Interrogé juste après son retour dans la métropole, Patrice Bériault a confié: «Je n’ai pas encore de recul, mais, pour le moment, je dirais que j’ai appris que, quand je me mets à un projet, je le mène à terme. C’est toujours intéressant de savoir que quand tu t’engages dans quelque chose, peu importe les événements, les contraintes, les soucis et, bien sûr, les bons moments, tu le mènes à terme au bout de deux ans de travail et de 20 000 kilomètres cet été et 25 000 kilomètres en incluant l’an passé. Ça, je pense que je peux en être fier. J’ai mené à bon port voiture, roulotte et collègue. Et le reste... le reste est hors de mon contrôle.»

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.