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Série du siècle: nous sommes liés par quelque chose de profond

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Photo Getty Images Dans un match présenté dans l’hostile Palais des sports de Moscou, Yvan Cournoyer bourdonne autour du filet défendu par Vladislav Tretiak.

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C’est la magie d’un grand livre. J’étais à Florence en Oregon. Après une bonne journée de moto qui nous avait amenés sur la rive de l’océan Pacifique. Je me suis mis à lire les dernières pages du livre entrepris à San Francisco et je me suis mis à voyager...

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Mais pas sur l’asphalte. Dans le temps. Le chapitre s’appelle Prolongation et clôt les pages de La Série du siècle, telle que je l’ai vécue, le livre de Ken Dryden.

J’ai complètement décollé. Pendant au moins cinq minutes dans ma chambre du Best Western, je me suis revu ce 28 septembre 1972, jeudi après-midi à Saint-David de Falardeau. J’étais un jeune prof de latin et de grec et journaliste au Progrès-Dimanche.

Je me rappelle du tapis rouge du salon de l’humble bungalow construit sur le boulevard Martel menant à Falardeau. Je me sentais un peu coupable d’être trop «grippé» pour aller donner mon cours sur l’utilisation du supin pour former le passif des verbes. Mais je ne pouvais pas rater ce match. D’ailleurs, des profs de maths, de français ou d’histoire avaient attrapé la même grippe.

Je me rappelle du sombre désespoir de fan qui m’avait envahi quand les Soviétiques avaient retraité au vestiaire avec une avance de 5 à 3 après deux périodes. Je sacrais en me disant que Tony Esposito aurait été meilleur que Dryden.

Puis vinrent les buts de Phil Esposito et d’Yvan Cournoyer. Et surtout, LE but de Paul Henderson. Après ? Je me suis retrouvé à Florence en Oregon. Dans une chambre d’hôtel...

Le sourire aux lèvres.

LA MÊME RÉACTION PARTOUT AU CANADA

«Moi, j’étais à 190 pieds du but de Vladislav Tretiak. Puis, je ne sais trop comment, je me suis retrouvé dans le groupe qui célébrait. C’est après que j’ai réalisé ce qui s’était passé dans tout le Canada. J’ai mis quelques photos très significatives dans mon livre. C’est incroyable de voir ces ouvriers de la construction grimpés dans les airs et qui trouvent le moyen de suivre le match. Ou ces centaines d’employés de Simpson’s à Toronto qui ont tous abandonné leur poste pour vivre le match. D’ailleurs, il n’y avait pas de clients, ils avaient les yeux rivés sur une télé ou les oreilles collées à la radio.

Vladislav Tretiak tout souriant dans son bureau de la Fédération russe de hockey à Moscou.
Photo courtoisie
Vladislav Tretiak tout souriant dans son bureau de la Fédération russe de hockey à Moscou.

«Le Canada comptait 22 millions d’habitants à l’époque et ce jour-là, dépendant du fuseau horaire, ils étaient 16 millions réunis pour ce huitième match», raconte Dryden en souriant. Il faut être âgé d’au moins 55 ans pour avoir un souvenir de cette rencontre qui a révolutionné le hockey partout sur la planète. Mais comme l’explique l’ancien grand gardien du Canadien, la Série du siècle a été racontée aux enfants par les pères et les grands-pères de génération en génération. Et par les mères et grand-mères aussi. Ceux qui ont suivi la série n’ont jamais oublié.

LE LIVRE QUI NE DEVAIT PAS ÊTRE ÉCRIT

Ce merveilleux livre ne devait pas être écrit. En fait, Ken Dryden avait refusé à plusieurs reprises de se lancer dans la rédaction d’un livre racontant la Série du siècle. D’abord, il se disait que sa clientèle avait vieilli. Il ne voulait pas se taper les centaines d’entrevues et la recherche des documents pour finir avec un livre de 175 000 mots comme il l’avait fait avec celui de Scotty Bowman : «Je l’ai fait et je savais ce que ça voulait dire. Et puis, cette série, je l’avais vécue. Mes émotions m’appartenaient. Je ne me voyais pas tenter de les partager malgré moi», dit-il.

Puis, le 20 décembre 2020, à la fin de la première année de pandémie, alors qu’il était mal vu de traverser les frontières et que les rencontres familiales étaient presque interdites ou très compliquées, Dryden s’est retrouvé avec ses pensées. Pas possible de retrouver les enfants. Et du temps pour savourer les souvenirs, les émotions, les ordonner : «C’est pendant ces quelques semaines d’habitude consacrées aux activités familiales que j’ai fait le pas. Je me suis dit que j’écrirais un livre, mais ce serait le livre de mes pensées, de mes émotions, de mes feelings que j’écrirais. Ce serait la Série, mais comme moi, je l’avais vécue. Perçue. Sentie.

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Photo courtoisie

«J’ai replongé dans les souvenirs qui me revenaient et j’ai écrit un premier jet que j’ai envoyé à l’éditeur. J’étais rempli de doutes. Je lui ai demandé de jeter un coup d’œil. Il m’est revenu rapidement en disant que c’était passionnant. En cours de route, en trois occasions, j’ai ajouté des souvenirs qui remontaient à la surface et c’est tout. C’est le livre que tu as lu. C’est moi. C’est intime. C’est personnel», de dire Dryden.

Et je précise que la traduction de Serge Rivest est extraordinaire. Jamais il n’est intrusif, jamais il n’est lourd. Le livre aurait été écrit en français, il n’aurait pas été plus agréable à lire.

CEUX QUI SAVENT

Ken Dryden est encore ému de parler de ses anciens adversaires. Lui et ses coéquipiers n’ont eu besoin que d’une première période pour réaliser qu’ils étaient plongés dans une guerre : «Ils étaient forts, ils étaient rapides, ils étaient solides, ils étaient habiles. Ce furent de grands adversaires. Et tous ceux qui ont été impliqués dans cette série partagent une chose. Russes ou Canadiens. Ils savent au plus profond d’eux que l’excellence et la grandeur des adversaires leur ont permis de découvrir une grandeur en eux qu’on ne peut atteindre sans un grand opposant. On peut jouer des dizaines de matchs dans une vie, mais on se souvient de ceux qui nous opposaient à de grands adversaires. On oublie tel match contre Minnesota, mais on se rappelle des Bruins dix ou vingt ans plus tard.

«À toutes les fois que j’ai revu ces joueurs de l’équipe soviétique, j’ai toujours senti cette connexion intime. C’est comme deux personnes qui ne parlent pas la même langue, mais qui ont partagé quelque chose d’important. Si ces personnes se croisent sur un trottoir, il va suffire d’un regard, d’une expression pour que les deux sachent ce que l’autre ressent. Quand j’ai revu Vladislav Tretiak, on l’a ressenti. Il me connaît, je le connais, ça fait 40 ou 50 ans qu’on se connaît», de raconter Dryden dans de longues réponses que je résume du mieux possible.

Le gardien soviétique Vladislav Tretiak avait assisté au retrait du dossard 29 porté par Ken Dryden à la fin de janvier 2007.
Photo d'archives, REUTERS
Le gardien soviétique Vladislav Tretiak avait assisté au retrait du dossard 29 porté par Ken Dryden à la fin de janvier 2007.

Et je peux affirmer que dans son bureau de président de la Fédération russe de hockey à Moscou, Vladislav Tretiak pense la même chose quand il se penche sur ses souvenirs. 

Le hockey moderne est né en 1972 

Donc, vous étiez trop jeunes pour vivre la Série du siècle. Mais vous adorez le hockey, ce sport moderne qui permet aux joueurs de virevolter, de lancer des attaques en croisé, où les avantages numériques sont imaginatifs et variés.

Ce sport moderne, il a pris naissance en 1972. Ken Dryden est d’accord avec cette affirmation : «On connaissait une façon de jouer. On savait qu’on était les meilleurs avec cette façon. Soudain, on a été confrontés à une autre façon de jouer. Et ils étaient aussi bons que nous en jouant différemment. Ce fut un choc», de dire Dryden

Dans les années qui suivirent, les grands entraîneurs comme Scotty Bowman et Al Arbour se rendirent en Finlande ou même à Moscou pour participer à des séminaires de hockey. Tout a évolué rapidement des deux côtés de la planète.

«Le résultat est fabuleux, de dire Dryden. On a Wayne Gretzky qui a excellé dans un style presque européen et Alex Ovechkin qui patine et frappe comme un pur joueur nord-américain. Les deux styles ont donné le hockey moderne», d’ajouter Dryden.

Et même les gardiens de but ont dû s’adapter. Le papillon a remplacé le style debout à la Gump Worsley pour prévenir les passes transversales...

Et Carey Price... 

Le jour du match 

C’était donc le 2 septembre. Un samedi. Ken Dryden se rappelle que l’équipe canadienne était arrivée de Toronto la veille : « Je ne suis pas certain, mais Harry Sinden a dû me dire le vendredi que je serais le gardien pour le premier match.

«Je me suis réveillé tôt. C’est toujours excitant de disputer un premier match de saison, mais ce matin-là, c’était plus fort que d’habitude. Je ne savais pas trop pourquoi, mais tous les gars se sentaient plus nerveux que d’habitude. Pourtant, on était convaincus d’être les meilleurs. Nous avions eu un bon camp d’entraînement et un bon exercice la veille. Malgré tout, pendant cette journée, je sentais bien que ce n’était rien d’ordinaire ce qu’on allait vivre. On sentait quelque chose de différent.

«On a quitté l’hôtel Bonaventure vers 6 heures moins le quart et on s’est installés dans le vestiaire. L’excitation ne cessait de grandir au fur et à mesure qu’on s’approchait. Harry Sinden a peut-être fait un discours, il a sans doute dit quelques mots, mais je n’ai rien entendu. J’étais dans mon monde. Dans ma tête. Après le réchauffement, avant la mise au jeu protocolaire par le premier ministre, Phil Esposito a juré qu’il allait gagner cette foutue mise au jeu. Déjà, la compétition était installée.

«Après, on a quitté la patinoire après la première période alors que c’était 2 à 2, on savait qu’on était engagés dans une guerre. Ce n’était pas un 2 à 2 comme il y en a souvent. Où on est quand même en contrôle du match. On savait qu’ils étaient aussi bons que nous...

«Dans le vestiaire, Harry Sinden a juste dit : Messieurs, ça va être dur, ça va être difficile, va falloir tout donner», se rappelle Dryden.

Il avait raison.

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