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Bande dessinée: dans les coulisses de la création

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Que ce soit dans une salle de classe à l’École nationale de l’humour ou sur le plateau de tournage d’un film dirigé par Wim Wenders, voici deux albums qui nous convient dans l’antre de la création.

Il y a longtemps que nous n’avions pas lu un album adulte de Jean Lacombe. Le dernier – Un loup pour l’homme (Éd. Kami-case) – remonte à 1997. œuvrant principalement dans le milieu de l’animation et du livre jeunesse, celui qui s’était fait connaître dans Cocktail puis Croc au début de la décennie 1980 n’a rien perdu de sa superbe. Retrouver l’élégance de son trait reconnaissable entre mille et la justesse de ses découpages est un pur bonheur. Après avoir tâté du strip et de la bande dessinée de genre, il effectue un retour au médium avec un surprenant et exaltant docufiction. 

Photo courtoisie

Suivant deux étudiants en formation à l’École nationale de l’humour, Mort de rire s’intéresse aux rouages du rire, mais surtout, à cette pulsion de vie qui déjoue la mort. 

«Je fréquentais les comédies club comme spectateur. À force d’échanger avec les humoristes, je me suis demandé pourquoi cette industrie est si forte au Québec, explique l’artiste joint en visioconférence. C’est parce qu’on s’y reconnaît, comme pour le hockey. Partant de ce constat, j’ai eu envie de découvrir comment le métier d’humoriste s’apprend.»

AUX PREMIÈRES LOGES

Lacombe présente son projet à Louise Richer, directrice générale et fondatrice de l’École nationale de l’humour, qui s’empresse d’accepter. Se mêlant aux différentes cohortes armées d’un carnet et d’un crayon durant un an, Lacombe s’installe dans le coin d’un local et note. 

Si les personnages secondaires sont de vrais enseignants et étudiants, les deux principaux protagonistes sont quant à eux de pures inventions. 

Ainsi, Reda (fils d’un entrepreneur de pompes funèbres) amorce sa formation alors qu’Yvonne (hypocondriaque) espère vivre assez longtemps pour préparer sa sortie. Dans l’ombre du rire, rode la mort. 

«Les étudiants étaient curieux de voir comment je les percevais. J’ai beaucoup d’admiration pour ces jeunes. C’est en toute modestie que j’ai mis des mots comiques dans la bouche de mes personnages.» 

S’il n’est jamais monté sur scène pour y faire du stand-up, c’est avec une acuité rare que le bédéiste reproduit l’ivresse de la performance, le trac, et ce premier rire qui se manifeste enfin comme une bouée de sauvetage qui nous sort des affres d’une marée de spectateurs à conquérir.

Mort de rire marque le grand retour de Jean Lacombe à la bande dessinée. Espérons que nous n’aurons pas à attendre un autre quart de siècle pour lire son prochain album, même si l’attente en vaut toujours la peine.  


Photo courtoisie

2014. Stéphane Lemardelé est engagé par la production du long métrage Every Thing Will Be Fine afin d’en produire le storyboard. Réalisé par Wim Wenders (Paris Texas, Les ailes du désir), le film, principalement tourné en banlieue de Montréal, met notamment en scène les Québécois Marie-Josée Croze, Peter Miller et Céline Bonnier. 

«En marge de mon travail de storyboard, je souhaitais raconter le cinéma par le dessin, confie Lemardelé. J’ignorais toutefois quelle forme cela prendrait.» 

Tous les chemins mènent vers le neuvième art ? Si pareille expression existait, c’est assurément Le storyboard de Wim Wenders qui l’incarnerait le mieux. Car si cette formidable œuvre de Stéphane Lemardelé a pris la forme d’une bande dessinée, c’est en partie grâce à l’album Les ignorants d’Étienne Davodeau. 

«La solution, je l’avais sous les yeux depuis le début. Mais il aura fallu un long détour, et une discussion avec Wim Wenders sur cette BD où un vigneron et un bédéiste s’enseignent mutuellement leur art pour que le projet prenne vie.»

MASTERCLASS

La bande dessinée et le cinéma ont beaucoup en commun. Ces deux formes narratives reposent en grande partie sur le rythme, le cadrage, le découpage et la direction des interprètes. Le point de rencontre qui lie les deux disciplines est sans l’ombre d’un doute l’étape du scénarimage (storyboard). C’est justement par ce fil rouge que Lemardelé instaure le dialogue avec le réalisateur de renom. S’ensuit un passionnant cours sur l’histoire de l’art. 

«Évidemment, je connaissais le cinéma de Wenders. Mais en collaborant avec lui, j’ai pu prendre la pleine mesure de son génie, de sa grande culture, de sa curiosité et de son humanisme. J’ai tellement appris à son contact.»

Lemardelé nous explique l’importance du scénarimage, de cette minutie dans la construction de l’image. Wenders se prête au jeu avec générosité, échangeant avec l’artiste sur l’art en général et le cinéma en particulier. De là naît un passionnant dialogue. Tout comme dans Les ignorants de Davodeau, le lecteur se retrouve instantanément contaminé du partage qui se déroule sous ses yeux. D’une redoutable fluidité, Lemardelé enchaîne les scènes de tournage, de discussions avec le cinéaste et de la réalisation de son storyboard, en parsemant le tout de références culturelles. 

Cette forme, certes audacieuse – voire hasardeuse –, permet une expérience de lecture unique et inclusive, à l’image du cinéaste. Bien plus qu’un simple carnet de tournage anecdotique, c’est à un passionnant documentaire que nous convie l’auteur. Lui qui signait en 2019 l’excellent Le nouveau monde paysan, examinant l’agriculture alternative au Québec, il propose ici une œuvre hybride, captivante et enrichissante. Quiconque s’intéresse à l’art en général et aux 7e et 9e arts en particulier se doit de plonger dans Le storyboard de Wim Wenders au plus vite. Car c’est au contact des plus grands que l’on apprend. Wenders et Lemardelé sont de cette classe.

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