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«Fuir»: sortir de la violence conjugale

La réalisatrice Carole Laganière
Photo d'Archives AGENCE QMI La réalisatrice Carole Laganière

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Réalisé par Carole Laganière, le documentaire «Fuir» plonge le cinéphile dans la réalité d’une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. La cinéaste et l’une des résidentes expliquent la démarche. 

Poignant, révoltant, sobre, touchant... «Fuir» montre le parcours de femmes et de leurs enfants qui ont réussi à se libérer de l’emprise d’un.e conjoint.e violent.e. «Personne n’avait jamais filmé une maison d’hébergement de l’intérieur, n’avait jamais montré comment ça se passait au niveau des interventions, comment on tentait de "réparer" ces femmes qui débarquent dans ces maisons. J’ai senti le besoin et la nécessité d’en parler», a expliqué la cinéaste au cours d’un entretien avec l’Agence QMI.

La caméra de Carole Laganière suit plusieurs résidentes qui s’expriment librement, parlant de leur histoire, les écueils auxquels elles sont confrontées. Sophie est l’une d’elles. Et si, au moment du tournage, elle souhaitait demeurer anonyme, elle a aujourd’hui décidé de témoigner.

«Autant il y a une nécessité de montrer l’intérieur, autant il y a une nécessité de dire les vraies choses. Ce n’est pas toujours beau... À l’époque, j’avais fait le choix de parler dans l’ombre, on ne voit pas mon visage. Mais on évolue et on voit que c’est nécessaire de nommer la réalité pour sensibiliser», a-t-elle dit.

  • Écoutez l'entrevue avec Carole Laganière à l’émission de Sophie Durocher diffusée chaque jour en direct 15 h 18 via QUB radio :  

L’histoire de Sophie, comme celle de toutes les femmes filmées par Carole Laganière, est unique. «Jamais je n’aurais pensé vivre de la violence conjugale. Jamais je n’aurais pensé me retrouver dans cette situation-là. C’est en osant nommer les tabous qu’on fait avancer les choses», a-t-elle indiqué.

Bon nombre de femmes interviewées par la réalisatrice ont mis du temps à s’apercevoir qu’elles vivaient de la violence. «Je crois que c’est à cause de la lune de miel qui suit les épisodes de violence.»

«Ce que j’ai senti, c’est qu’il y a de l’amour au départ, a souligné la cinéaste. Si ces deux personnes sont ensemble au départ, c’est qu’elles s’aiment. En tout cas, la femme aime l’homme. Tout d’un coup, après les épisodes de violence, il y a toujours une phase où l’homme est extraordinaire, il s’excuse, regrette ce qu’il a fait. Et donc, cette phase fait que la femme se dit qu’il ne recommencera pas, que c’était accidentel.»

«C’est une histoire d’amour qui tourne mal, a ajouté Sophie. Je vais parler pour moi, j’avais espoir qu’il pourrait changer. Je ne voyais pas un homme violent, je voyais un homme blessé, qui essayait de trouver des moyens. J’avais foi. C’était aussi le père de mes enfants, je ne voulais pas briser notre famille. C’est justement grâce à une intervenante qui m’a dit: "je crois qu’il ne va pas changer. C’est dangereux pour toi et c’est dangereux pour tes enfants". Ç’a été dur pour moi d’admettre cela, je voulais tellement que ça s’arrange.»

Quelles solutions?

Une fois qu’elles quittent leur conjoint violent, la vie de ces femmes ressemble à un parcours du combattant. Les démarches sont nombreuses et éreintantes avant qu’elles parviennent à trouver un logement et se sentir en sécurité. Les femmes sont-elles plus prises au sérieux qu’il y a quelques décennies?

«Oui, j’ai l’impression que oui, a répondu Carole Laganière. Ceci étant, à mon avis, où ça coince, ce n’est pas au niveau de la police, c’est plus haut. C’est au niveau de la justice, quand les avocats s’en mêlent, quand il est question de garde d’enfants... La garde des enfants vient tout de suite changer la donne puisque le juge considère souvent qu’il doit laisser la chance au coureur, donc au batteur en l’occurrence. Les femmes se retrouvent à devoir négocier des ententes.»

«Effectivement, pour ma part, les policiers étaient merveilleux. La déposition a duré sept heures, j’ai eu un accueil, une patience, une ouverture... C’était vraiment bien. Avec le système de justice, on se retrouve face à l’agresseur. Et ce qu’on entend, ce n’est pas que c’est un homme violent, mais un mauvais père. C’est comme si on fait fi que cette personne a choisi d’utiliser la violence devant ses enfants et parfois même sur ses enfants», a expliqué Sophie.

«La dynamique est difficile à briser quand on est devant l’agresseur. Comment fait-on pour reprendre le pouvoir? Pour faire valoir le droit des enfants? C’est ça, pour ma part, le combat qui reste à mener.»

  • «Fuir» a pris l’affiche le 16 septembre.

«Fuir»: indispensable réflexion

Six femmes ont accepté de parler de la violence conjugale dont elles ont été victimes dans «Fuir», un documentaire nécessaire.

Elles seront six. Et une intervenante. Toutes dans la même maison d’hébergement pour femmes – et enfants – victimes de violence conjugale. Leur histoire se dévoile peu à peu, la réalisatrice Carole Laganière explorant leur quotidien avec beaucoup de sobriété et de pudeur. L’intervenante Jeannette a également un lourd passé à porter que l’on découvre avec étonnement.

Parfois, les témoignages brisent le cœur, toujours, ils révoltent. La révolte de se dire que ce n’est pas possible, qu’en 2022, des femmes doivent fuir un conjoint violent, que ces femmes ont subi des années de coups, de brimades, de violences psychologiques, voire même sexuelles. Contre toute attente, ce n’est pas la colère qui nous submerge. C’est l’admiration. L’admiration pour toutes ces femmes, celles que l’on voit et toutes les autres anonymes, qui ont le courage de dénoncer leur conjoint.e agresseur.euse (car oui, la violence dans les couples de conjointes de même sexe existe également).

Les questions sont aussi légion. «Fuir» nous force à nous questionner, hors du visionnement, sur les causes sociétales de cette violence, sur la manière dont nous pourrions la supprimer, sur l’éducation qui est donnée aux enfants, sur ce «modèle» de domination qui ne doit plus être toléré.

Gigantesque documentaire, prélude indispensable à une réflexion profonde, «Fuir» nous oblige, comme société, à nous regarder en face. Sans compromis.

  • Note: 3,5 sur 5
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