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GardaWorld critiquée pour avoir lâché des employés afghans

L’entreprise dans laquelle Québec vient d’investir 300 M$ assure être en contact avec plusieurs d’entre eux

Garda, Garda World
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Plusieurs ex-employés de la multinationale GardaWorld en Afghanistan, dans laquelle Québec vient d’investir 300 millions $, se sentent abandonnés par l’entreprise et craignent pour leur sécurité et celle de leur famille depuis le retour au pouvoir des talibans.

Cartes d’employés du personnel de GardaWorld à l’ambassade britannique, à Kaboul, où l’entreprise agissait comme sous-traitant.
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Cartes d’employés du personnel de GardaWorld à l’ambassade britannique, à Kaboul, où l’entreprise agissait comme sous-traitant.

Dans les derniers jours, notre Bureau d’enquête a été en communication avec une dizaine d’anciens employés de GardaWorld, dont le siège social est situé à Montréal. L’entreprise a agi comme sous-traitant jusqu’en août 2021 pour assurer la sécurité de l’ambassade britannique à Kaboul.

Un des travailleurs dit avoir été battu par les talibans quand son passé d’agent de sécurité a été mis à jour à la suite d’un accident de la route. D’autres vivent dans la peur et n’ont pas réussi à retrouver un emploi depuis plus d’un an.

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Quelque 183 employés de GardaWorld sont concernés, un nombre qui grimpe à 1063 personnes en incluant la famille proche, selon un rapport de cinq ONG publié le mois dernier. Plusieurs souhaitent pouvoir quitter le pays où ils sont coincés depuis plus d’un an.

Un autre ex-employé de l’entreprise dit avoir été battu par les talibans quand ils ont découvert qu’il travaillait à l’ambassade britannique.
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Un autre ex-employé de l’entreprise dit avoir été battu par les talibans quand ils ont découvert qu’il travaillait à l’ambassade britannique.

« Je vous en supplie »

D’ex-employés ont accepté de parler sous le couvert de l’anonymat pour des raisons de sécurité.

« Svp, svp, svp, je vous en supplie, portez nos voix silencieuses aux autorités de la compagnie GardaWorld », a imploré un ex-employé sur WhatsApp.

« Depuis la prise du pouvoir par les talibans, Garda ne nous a pas contactés une seule fois [...] Ils ne nous ont même pas donné l’argent promis », a écrit un autre.

Le dossier des ex-employés de Garda à Kaboul a fait l’objet de reportages dans de grands médias, dont la BBC.

Un nouveau programme a récemment été mis en place par Londres pour permettre au personnel de Garda de faire part de leur intérêt pour immigrer en Angleterre.

Pas oubliés

En entrevue, une porte-parole de Human Rights Watch, Yasmine Ahmed, a toutefois dit craindre que le programme ne permette pas à tout le monde d’être relocalisé.

Garda soutient que ses comptes bancaires ont été gelés en Afghanistan et qu’il n’a donc pas été possible de verser d’allocations de départ à ses ex-employés, comme l’entreprise l’aurait souhaité.

Un chauffeur pour Garda a été passé à tabac par les talibans qui l’avaient averti de ne pas travailler pour les étrangers, selon un témoignage. Il a été attaqué après être allé retirer de l’argent à la banque.
Photo courtoisie
Un chauffeur pour Garda a été passé à tabac par les talibans qui l’avaient averti de ne pas travailler pour les étrangers, selon un témoignage. Il a été attaqué après être allé retirer de l’argent à la banque.

« Nous n’avons pas oublié les anciens membres de notre personnel et nous sommes en contact fréquent avec plusieurs d’entre eux. Nous avons été indignés et profondément attristés d’entendre parler de cas de mauvais traitements », a écrit l’équipe des relations avec les médias de Garda.

L’entreprise dit avoir été en mesure de faire sortir du pays l’essentiel de son personnel avant le 31 août 2021 et ne plus y avoir d’employés actifs. 


Il se sent trahi

Un chauffeur de Garda nous a dit que jusqu’au 14 août 2021, il évacuait des Britanniques en véhicule blindé vers l’aéroport de Kaboul. Il nous a dit changer maintenant tous les trois mois de maison parce qu’il veut rester vivant. « GardaWorld avait à nous soutenir et [à nous aider à être rapatriés] mais non, Garda était juste ici pour faire de l’argent », nous a-t-il écrit. 

Passé à tabac

Un opérateur de vidéo-surveillance qui a travaillé pour Garda de 2020 à 2021 dit avoir été battu par les talibans après avoir eu un accident de la route. Il a alors été identifié comme un travailleur à l’ambassade britannique. Il a dû payer une somme pour sortir de prison. Selon lui, plusieurs de ses ex-collègues ont été battus et leur maison a été brûlée. 

Il ne sort plus

Selon un ex-employé, l’entreprise aurait tenté d’évacuer son personnel du pays en août 2021, mais un attentat suicide à l’aéroport a fait en sorte que ça n’a pas été possible. « Nous sommes pris en Afghanistan entre les talibans et c’est un grand danger pour nos vies », a-t-il dit. Il nous a dit avoir besoin de nourriture, de vêtements et de médicaments pour sa famille. 

Appel à l’aide

« Svp, svp, svp, je vous en supplie, portez nos voix silencieuses aux autorités de la compagnie GardaWorld », nous a imploré un autre ex--employé sur WhatsApp qui a quatre enfants en Afghanistan, dont deux jeunes filles. Ils souhaitent émigrer en Angleterre, mais il dit qu’ils n’ont reçu aucun soutien de la part de l’entreprise dans les démarches nécessaires pour y parvenir. 

Des Québécois craignent pour leurs proches 

Samaia Mohebi, une femme d’origine afghane installée au Québec depuis quelques années, s’inquiète de la sécurité de son beau-frère qui travaillait pour Garda.
Photo Martin Alarie
Samaia Mohebi, une femme d’origine afghane installée au Québec depuis quelques années, s’inquiète de la sécurité de son beau-frère qui travaillait pour Garda.

Des Lavallois d’origine afghane craignent pour la sécurité de membres de leurs familles qui sont d’ex-employés de Garda en Afghanistan.

« Mon beau-frère ne peut pas travailler en Afghanistan en ce moment, car si on voit son CV, il va être battu », a indiqué Samaia Mohebi, rencontrée à son domicile par notre Bureau d’enquête.

Il a dû vendre sa voiture pour subvenir aux besoins de base de sa famille, selon son témoignage. Il survit en recevant notamment de l’argent de ses proches au Québec. L’ex-employé de Garda à Kaboul a trois jeunes enfants, dont une fille de 13 ans.

« Les enfants ne vont pas à l’école depuis deux ans », a-t-elle dit.

« Mon cousin ne peut pas sortir à l’extérieur. C’est très dangereux. Si les talibans découvrent son passé, ils vont le tuer », a dit Manizha Amani, une autre Lavalloise rencontrée.

Avenir sombre

Les femmes sont condamnées à un avenir misérable sous le régime des talibans, selon les deux femmes. Le groupe au pouvoir a récemment interdit en grande partie l’éducation secondaire pour les filles et imposé le voilement du visage en public.

Selon la Dre Sara de Jong, maître de conférences en science politique à l’Université de York et cofondatrice de la Sulha Alliance, Garda ne semble plus communiquer avec ses ex-employés coincés en Afghanistan.

Elle-même a été en contact avec plusieurs d’entre eux pour tenter de les aider à sortir du pays. Elle affirme que Garda ne peut évidemment pas délivrer des visas, mais que l’entreprise a une responsabilité de tout faire en son pouvoir pour que ses ex-employés afghans soient en sécurité.

« Je n’ai pas entendu GardaWorld, au moins publiquement, faire du lobbying en faveur de ses employés auprès du gouvernement britannique », a-t-elle souligné. 


D’autres controverses

Au cours des dernières années, Garda a été mêlée à d’autres dossiers chauds un peu partout dans le monde

En 2014, Daniel Ménard, un ex-haut gradé de l’armée canadienne alors à la tête de Garda en Afghanistan, a été arrêté et emprisonné à Kaboul pour trafic d’armes, avant d’être relâché un mois plus tard

En 2007, quatre agents de Garda ont été tués en Irak lors d’une prise d’otages. Cinq ans plus tard, le seul otage rescapé reprochait dans des médias à Garda d’avoir voulu avant tout sauver son image

En 2019, les bureaux de Bruxelles de l’entreprise ont été perquisitionnés dans le cadre d’une enquête pour corruption reliée à un contrat en Somalie. À ce jour, aucune accusation n’a été portée dans cette affaire

En janvier, notre Bureau d’enquête révélait que Revenu Québec s’intéressait aux dépenses et à la rémunération du PDG de Garda, Stéphan Crétier. Il n’existe actuellement aucun litige public entre M. Crétier et le fisc. 

Les dessous d’une aide de 300 M$ 

Québec a investi à la fin août 300 millions $ dans Garda à la suite d’échanges entre l’équipe du ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, et le grand patron de l’entreprise. 

Pierre Fitzgibbon.
Ministre
Photo Stevens LeBlanc
Pierre Fitzgibbon. Ministre

« On s’est assis avec Stéphan Crétier. On a préparé un plan et on a dit : “on aimerait ça que non seulement vous consolidiez votre siège social ici, à Montréal, mais aussi que vous en augmentiez les effectifs, surtout du côté de la cybersécurité” », rapportait le ministre Fitzgibbon en août au Journal, le jour de l’annonce de l’investissement.

Selon les termes de l’entente alors dévoilés, l’investissement de Québec consiste en « un placement privé en actions privilégiées de GardaWorld ».

Confidentiel

Contacté cette semaine, le ministère de l’Économie n’a pas voulu dire si la question des travailleurs de Garda coincés en Afghanistan avait été soulevée lors des négociations. 

« Tous les dossiers d’investissement sont assujettis à un processus de revue diligente. Les négociations entourant l’investissement étant confidentielles, le ministère de l’Économie et de l’Innovation n’émettra aucun commentaire à ce sujet », nous a écrit Marilyne Audet, rédactrice au service des affaires publiques.

Rappelons que Québec s’était montré disposé, dès avril 2021, à prêter 310 millions $ à Garda, cette fois pour lui permettre de surenchérir afin d’acquérir la firme de sécurité britannique G4S.

Guerre de mots

C’est finalement l’entreprise américaine Allied Universal, dans laquelle la Caisse de dépôt et placement du Québec est investisseur, qui a mis la main sur la firme.

L’intérêt concomitant d’Allied et de Garda pour G4S a mené à une guerre de mots très médiatisée entre le PDG de Garda et la Caisse en 2021.

« Nos employés québécois ne peuvent [...] comprendre les raisons qui motivent “leur” Caisse de dépôt à investir dans une entreprise faisant l’objet de nombreux scandales », avait alors fait valoir M. Crétier.

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