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Une belle histoire de cravate obligatoire

faire un noeud de cravate
Photo Adobe Stock

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On me pardonnera, aujourd’hui, de traiter d’un sujet qui semblera léger, qui l’est assurément à sa manière, mais qui ne l’est peut-être pas tant que cela.

C’était mardi de la semaine dernière. Deux amis me font l’honneur de m’inviter à diner, comme on dit dans le vieux pays, dans un restaurant «de qualité». Ce n’est pas la première fois que je m’y rends, et j’en connais le code vestimentaire: la cravate y est obligatoire. Je la porte la plupart du temps, et ce soir-là ne fait pas exception, mais je porte aussi une écharpe, et on ne la voit pas au premier coup d’œil. 

Élégance

La jeune femme à l’accueil me demande alors un peu inquiète: «avez-vous bien une cravate?», et s’apprête à m’en proposer une avant d’aller rejoindre mes amis. Elle est rassurée, j’en ai une. Je vais les rejoindre, nous dinons, nous échangeons. C’était une belle soirée. 

Pourquoi cette anecdote? Parce qu’elle témoigne des derniers restes d’un monde qui n’est plus vraiment. 

Je parle du monde des formes obligatoires, que chacun pouvait ajuster à sa manière, mais qu’il devait néanmoins respecter en apparence. Je parle du monde qui prescrivait aux hommes et aux femmes quelque chose comme un devoir d’élégance. Il avait la vertu de nous tirer collectivement vers le haut. 

Je m’explique: certaines personnes ont la grâce de l’élégance. Elles se lèvent le matin, et déjà, elles paraissent bien, elles sont à leur avantage. Ce privilège n’appartient toutefois qu’à quelques-uns. Les codes de l’élégance appartiennent au savoir-vivre. Ils nous donnent quelques repères pour savoir nous présenter convenablement en société. Ils embellissent le monde et nous offrant quelque chose comme un guide qui nous civilise.

Relâchement

On me dira que je cède à la nostalgie. Possible. Mais le succès de séries comme Mad Men et Peaky Blinders nous rappelle que ce renouveau sartorial répondait probablement à une certaine attente dans la jeune génération. 

J’emprunte l’expression «renouveau sartorial» à l'essayiste Hugo Jacomet qui a beaucoup fait et fait beaucoup pour cette cause, à la manière d’un professeur d’élégance, en montrant qu’elle dépassait largement le plaisir de la sape, et témoignait de la volonté d’une existence plus structurée, presque d’une révolte contre le débraillé contemporain et le relâchement existentiel généralisé dont il est probablement le symptôme le plus visible. C’est même une manière, pour certains, de reprendre en main leur existence, en y imprimant un tournant, l’habit faisant quand même un peu le moine. 

Chacun y va ensuite à sa manière, souvent en tâtonnant dans un premier temps. Les uns misent sur le costume, les autres sur le chapeau, les autres sur la cravate, et ainsi de suite. Il ne s’agit pas de porter un uniforme mais de continuer en la réinventant une tradition.

La reconquête de l’élégance est à la fois une décision personnelle et collective. 

Personnelle, car l’Occidental moyen d’aujourd’hui a d’abord le souci d’un confort facile, et rêve de se présenter au travail en jogging. Ou alors, il est pris dans un culte de l’authenticité et du moi le poussant à affirmer une singularité virant au narcissisme, alors qu’il ne se soumet qu’à la mode du moment, et il suffit de regarder les tendances que cherchent à imposer certains grands designers pour se dire que la mode du moment peut être débile. 

Personnel et collectif

Il peut rompre avec cela, et à sa manière, le faire savoir en sortant de chez lui tous les jours. 

Collective, car une société qui se montrerait un peu plus exigeante en ces matières fixerait implicitement des normes par rapport auxquelles chacun cherchait à affirmer sa personnalité, tout en respectant le cadre commun. Ce qui ne veut pas dire qu’on doive s’habiller tous les jours comme si on sortait au théâtre. Mais qu’en allant au théâtre, on devrait s’habiller convenablement et non pas comme si on allait acheter une pinte de lait au coin de la rue.

Pourquoi cette anecdote de cravate obligatoire, disais-je? 

Une résistance au quotidien

Parce que j’ai eu grand plaisir à constater à ce moment qu’il existe encore des lieux où la meilleure part du vieux monde résiste à ce qui le déconstruit, non pas des lieux où se réfugier, comme s’il fallait se couper de son époque, mais qui nous rappellent à l’ordre dans le bon sens du terme, qui nous envoient un signal: un autre monde est possible, où le souci de soi est d’abord un souci de son prochain, dans la mesure où le respect des codes élémentaires de l’élégance classique est moins un devoir envers soi qu’envers les autres. 

Qu’on ne me comprenne pas mal, je l’ai dit, ce sujet, à sa manière, est bien léger. Mais il représente peut-être, paradoxalement, dans un monde qui nous échappe, une forme de discipline personnelle, permettant à chacun d’essayer d’exercer une souveraineté sur sa propre vie en l’embellissant une belle veste à la fois, une cravate à la fois.

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