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Le musée de la rééducation du Canada et l’idéologie de la «décolonisation»

Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa
Photo d'archives, gracieuseté Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa

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À quoi servent nos musées?  

À mettre en valeur les arts, la culture, l’histoire, à rendre tout cela disponible au commun des mortels, à la lumière d’un travail savant intégrant avec les années qui passent les progrès et les évolutions de la recherche et du savoir? 

Non. Plus maintenant. Ça, c’était hier. Ça, c’était avant. 

Le monde des musées, depuis une vingtaine d’années, a été conscrit dans une mission qui n’aurait jamais dû être la sienne: on a voulu le mettre au service de la «décolonisation» de l’Occident. 

Décolonisation

On aura compris que la décolonisation de l’Occident ne réfère pas à la période historique qu’on a appelée la décolonisation, associée à la fin des empires européens, mais à la déconstruction pour notre temps de notre civilisation, accusée d’avoir à sa racine la suprématie blanche et des structures sociales discriminatoires à grande échelle. Telle est la mission que s’est donné ce que j’appelle le régime diversitaire. 

Les musées sont donc intégrés au dispositif idéologique du régime diversitaire et doivent créer pour la société un nouvel imaginaire, produire un nouvel espace mental. 

En un mot, les musées étaient invités, et même obligés, dans cette perspective, à revisiter leurs collections et leurs expositions à la lumière de la critique radicale de la civilisation occidentale, au nom de l’idéologie diversitaire et des minorités qu’elle prétend libérer, qu’il s’agisse des femmes, des minorités ethniques issues de l’immigration et des minorités sociales supposées. Tout devra passer à travers le filtre de cette idéologie, qui se réclamera aussi de l’antiracisme. 

Tel est le sens de la révolution woke. 

Il ne s’agissait pas seulement de s’ouvrir à ces groupes ou, du moins, de tenir compte de leur sensibilité. Il s’agit, en prétendant parler en leur nom, et pour cela, en donnant la parole aux militants et activistes les plus radicaux, d’entreprendre une déconstruction de l’univers muséal pour en faire un instrument au service du procès de la civilisation occidentale.

Par exemple, pour reprendre un exemple devenu courant, on ne s’intéressera plus à Picasso en lui-même, mais on s’intéressera à son «sexisme», pour le déconstruire, et le mettre à l’école de la «diversité corporelle»

Les autres artistes y passeront, naturellement. Rien ne sera épargné.

Le cas du Québec et du Canada

On commence à peine à s’en rendre compte au Canada et au Québec. 

Le Devoir en a parlé il y a quelques jours en constatant que la révolution diversitaire s’est emparée du Musée des beaux-arts du Canada

Au nom de la «décolonisation», sa nouvelle directrice par intérim entend ainsi révolutionner le musée (on comprend que tel était aussi l’objectif de la directrice précédente). 

Certains notent qu’elle n’a aucune compétence pour diriger le musée, sinon son adhésion religieuse au credo diversitaire – le problème étant que l’adhésion fanatique à cette idéologie est la première des compétences requises pour fonctionner dans le régime diversitaire. D’ailleurs, son poste précédent était un poste de commissaire politique, comme on aurait dit autrefois – elle était «vice-président à la transformation stratégique et à l’inclusion».

Il fallait l’entendre en entrevue chez Alain Gravel parler la langue de bois du régime diversitaire pour se convaincre qu’elle n’a rien à faire là. Alain Gravel semblait consterné, médusé, presque désolé d’avoir une interlocutrice aussi gênante. Il faut vraiment écouter cette interview pour voir jusqu’où va ce délire, qui fonctionne dans un univers autoréférentiel et bureaucratique.

Il faudrait un jour s’intéresser à ces apparatchiks du régime diversitaire, à cette nomenklatura entretenue à même les fonds publics pour rééduquer une population accusée de baigner dans les préjugés et les stéréotypes. 

Ces apparatchiks n’ont souvent pour culture que leur idéologie. Ils sont aujourd’hui très présents dans le domaine des ressources humaines, qu’ils soumettent à l’approche Équité, diversité et inclusion, qui est une forme de néo-soviétisme diversitaire.

Revenons au Musée des beaux-arts et à sa nouvelle vision.

La nouvelle direction a même pensé, avant de rebrousser chemin, annuler une exposition consacrée à Jean Paul Riopelle pour marquer son centième anniversaire de naissance. Pour quelle raison? Trop blanc, le Jean Paul. Dégage. Ou du moins, il dégagera la prochaine fois. 

Si nous n’avions pas perdu le sens véritable des mots, on dirait que ce discours antiblanc relève du racisme pur et simple.

Purger les impurs

Quoi qu’il en soit, pour mener à bien cette révolution au musée, il a fallu virer bien des gens. Des experts qualifiés. Mais ils étaient associés à l’Ancien régime, celui de la culture. 

Mais comment réagissent les liquidés de la révolution, interviewés par Le Devoir

Sont-ils en colère? Se révoltent-ils? Eh bien non. On leur a coupé la tête professionnellement mais ils professent encore leur adhésion à la révolution diversitaire. 

Autrement dit, ils applaudissent ceux qui les maudissent, et même chassés et humiliés, ils réaffirment leur adhésion à cette idéologie totalitaire. 

Parce qu’ils y croient malgré tout? Parce qu’ils espèrent être réintégrés socialement un jour et, pour cela, croient nécessaire de maintenir leur adhésion officielle au régime diversitaire? Parce qu’ils ont peur de perdre ce qui leur reste s’ils osaient un geste de défiance publique à l’endroit de cette idéologie? Parce qu’ils gardent pour leurs proches leurs réflexions véritables, en espérant toutefois ne pas être dénoncés? 

On y verra peut-être une névrose aussi: ils adhèrent à une révolution qui leur coupe la tête professionnellement, qui les condamne à la peine de mort sociale, et s’en désolent – ils auraient espéré être épargnés. La révolution dévore toujours ses enfants et fonctionne à la purge de ceux qui ne suivent pas son rythme.

Citons cet extrait d’un texte paru sur Radio-Canada qui représente bien cette logique.

«L’ancienne conservatrice au Musée des beaux-arts du Canada et signataire de la lettre envoyée à Pablo Rodriguez, qui soulevait des inquiétudes quant aux congédiements au MBAC, Diana Nemiroff, affirme quant à elle ne pas être contre la décolonisation des œuvres dans nos musées. “C’est plutôt le rythme qui nous tracasse.”» (On notera que ces mots lui étaient suggérés par Alain Gravel.)

Je me permets aussi de citer longuement l’article de Stéphane Baillargeon, du Devoir. Il nous donne une bonne idée de cet état d’esprit.

«Le professeur de muséologie de l’UQAM Jean-Philipe Uzel voit dans ce bouleversement “un exemple parfait” de décolonisation. “Toutes les institutions prennent le virage d’inclusion, de diversité et d’inclusion (EDI), les universités comme les musées, mais le MBAC va plus loin encore en ajoutant les dimensions de justice et d’accessibilité [...]. On doit faire ce constat: les musées sont des institutions coloniales et il faut les transformer. Ce qui crée des tensions, c’est sûr. C’est un processus douloureux.”

Le professeur approuve cette mutation, mais s’étonne du congédiement à la mi-novembre de Greg A. Hill, conservateur principal de l’art autochtone, qui semble en contradiction avec les fondements et les objectifs du plan stratégique.

M. Hill aussi y voit un paradoxe, et il se l’explique mal. Il dit au Devoir avoir été consulté et avoir participé comme bien d’autres employés à la définition du projet révolutionnaire.

«J’y crois encore, dit-il. Je crois que le Musée bouge dans la bonne direction, même dans la tourmente. Je crois aussi que l’élimination de mon poste est contradictoire. Il n’y a aucune déclaration publique du Musée pour expliquer comment la disparition de mon poste aide à la mise en place du plan stratégique. Je me pose des questions depuis plusieurs jours sur le leadership en faveur des voies autochtones et de la décolonisation.»

On notera toutefois la dissidence notable, et significative, de Marc Mayer, l’ancien directeur du Musée, qui accuse la nouvelle administration de pratiquer une révolution dans l’esprit de la révolution russe. Il a tout à fait raison. Il aurait aussi pu faire référence à la révolution culturelle chinoise.

Car c’est une vraie révolution qui déferle sur le monde occidental, et qui impose, à travers le régime diversitaire, une expérience de rééducation idéologique et sociale à grande échelle, de nature totalitaire.

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