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Romans d’ici: quand le nazisme hante encore

Mulos
Photo fournie par les Éditions Druide Mulos, Johanne Pothier. Éditions Druide, 252 pages, 2022

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La Deuxième Guerre mondiale appartient à un monde dont le souvenir s’efface. Dans Mulos, elle sert pourtant de matière à un roman très contemporain.

Jeanne, le personnage central de Mulos, est une femme âgée. On aurait même envie de dire une «petite vieille» tant elle semble fragile physiquement et s’exprime de manière échevelée. 

Elle réside d’ailleurs depuis des années dans un hôpital psychiatrique. Mais depuis peu, une femme vient recueillir ses propos. Que de temps troubles remontent alors à la surface!

Jeanne est une rescapée des camps de concentration. Elle y a été trouvée tout enfant par des soldats, au nombre desquels il y avait Maria, une Québécoise qui ne pouvait se résoudre à abandonner la petite qui s’était accrochée à sa jupe.

À son retour d’Europe, Maria devient religieuse et installe Jeanne à l’orphelinat où elle a été assignée. La fillette ne parle pas, mais elle a un talent exceptionnel pour le violon. Cela la rapproche d’une autre petite orpheline, elle aussi douée pour la musique : la blonde Suzanne. Elles deviennent inséparables.

Leur amitié tient toutefois de l’impossible. Car Suzanne arrive elle aussi d’Europe, mais d’un autre type de camp : les Lebensborn. Ces maternités étaient vouées à la production d’enfants répondant, dès leur conception, aux critères de pureté aryenne. D’où la blondeur de la petite fille.

Les deux amies ne savent rien de cette histoire, mais même dans un orphelinat de Trois-Rivières, la distinction compte. La grand-mère alsacienne de Suzanne veille au grain et des partisans du régime hitlérien ont trouvé refuge au Québec.

Le poids de l’Histoire

Johanne Pothier raconte avec sensibilité ces deux destins de femmes qui étaient destinées à se détester et qui ont eu un coup de cœur l’une pour l’autre – jusqu’à ce que tout se complexifie à cause du poids écrasant de l’Histoire.

Pothier lève ainsi le voile sur des aspects du nazisme peu souvent mis en évidence. Ce système s’en est pris non seulement aux Juifs, mais aussi aux Tsiganes, ce qu’était la brune Jeanne. Et les Lebensborn sont encore méconnus, eux qui ne sont étudiés sérieusement que depuis une quarantaine d’années. 

En donnant un tel passé aux deux fillettes, Mulos fait donc preuve de pédagogie. Le récit n’en est pas pour autant alourdi.

À coups d’allers et retours dans les souvenirs de Jeanne, on suit avec curiosité son évolution comme violoniste de concert et surtout ses rapports avec Suzanne, en se demandant comment la vérité éclatera. 

À quoi s’ajoute le plaisir d’un texte où les mots glissent en douceur, même dans les scènes les plus dures et pourtant nécessaires. Un sens de l’harmonie que l’autrice tire de son passé de musicienne qui l’a menée jusqu’à la direction du Conservatoire de musique de Trois-Rivières.

Depuis, elle s’est tournée vers l’écriture de romans ; Mulos est son quatrième. Le titre veut dire «revenants» en langue romani et il est salutaire de rappeler que même au Québec, certains en ont été, en sont encore, hantés.

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