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Une mort évitable à la prison de Bordeaux en 2020

Les agents n’ont pas réagi aux symptômes d’un détenu d’origine inuite

Bobby Kenuajuak
Photo ONF Bobby Kenuajuak, 44 ans, a été retrouvé mort moins de 24 heures après son arrivée à l’établissement de détention de Montréal (prison de Bordeaux). Il avait réalisé un documentaire pour l'ONF à l'âge de 23 ans.

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Le décès d’un homme d’origine inuite qui passé 11 heures sur le plancher de sa cellule à la prison de Bordeaux, en 2020, aurait pu être évité si les gardes s’étaient préoccupés de son état de santé, selon un rapport du coroner.  

Mal en point et confus dès son admission, Bobby Kenuajuak, 44 ans, a été retrouvé mort moins de 24 heures après son arrivée à l’établissement de détention de Montréal.

«[Il] aurait dû être évalué à l’infirmerie. Cette évaluation aurait à mon avis pu permettre d’éviter son décès», juge la coroner Karine Spénard, dans un rapport consulté par le Journal et d’abord obtenu par la chaîne autochtone APTN. 

Elle conclut que le détenu est probablement mort en raison d’une arythmie maligne dans un contexte de sevrage d’alcool.

«Ça a été vraiment crève-coeur de connaître les détails de l’enquête. [Les gardes] l’ont laissé dans la même position pendant des heures, sans vérifier son état de santé», témoigne sa soeur, Annie Hickey Kenuajuak. 

Elle se souvient d’un homme simple et foncièrement gentil, reconnu pour ses talents de hockeyeur et de joueur d’accordéon dans sa jeunesse. 

Bobby Kenuajuak avait aussi réalisé à 23 ans un documentaire primé à l’international sur son village natal de Puvirnituq, pour le compte de l’Office national du film (ONF) et travaillé plusieurs années comme caméraman.

Bobby Kenuajuak
Photo fournie par Annie Hickey Kenuajuak

Couché par terre

Ayant développé une dépendance à l’alcool et vivant dans la rue, M. Kenuajuak s’est retrouvé en prison le 10 juillet 2020 pour un comportement «agressif et désorganisé». 

Pendant la nuit, une agente remarque que le père de famille est couché à même le plancher, mais attribue sa position à la canicule en cours.  

 Ce n’est que le lendemain matin, après le changement de quart, qu’un garde frappe à sa porte sans obtenir de réaction. Son décès est constaté peu de temps après. 

La coroner Spénard reproche aux agents d’avoir négligé de vérifier l’état de santé du détenu, vu ses nombreux symptômes. 

«[Leur] rôle [est] de s’assurer que les personnes incarcérées sont vivantes et en santé», rappelle-t-elle. 

Occasions ratées

«Il y a eu plusieurs rondes, ils ont eu plusieurs occasions d’informer l’infirmerie qu’il n’allait pas bien. Ça ne prenait qu’un coup de téléphone», soutient aussi l’avocate en droit carcéral Alexandra Paquette, qui déplore les préjugés envers les détenus des Premières nations. 

Elle précise que les planchers de Bordeaux sont extrêmement malpropres — parfois en raison d’excréments — et que les rongeurs et les coquerelles sont nombreux. 

Le rapport du coroner souligne que le ministère de la Sécurité publique a déjà recommandé à l’établissement de rappeler à ses employés leurs obligations de surveillance et de prendre des mesures à l’égard de l’agente en poste la nuit du 11 juillet 2020. 

«Je me demande qui sont ces gens et pourquoi ils travaillent là-bas s’ils ne se soucient pas des autres. J’aurais voulu que [Bobby] soit traité avec respect et dignité. Comme un être humain», conclut tristement Annie Hickey Kenuajuak. 

Il y a quelques semaines, la coroner en chef du Québec a ordonné une enquête publique concernant la mort de Nicous D'Andre Spring, qui était détenu à Bordeaux, en décembre dernier. 

Bobby Kenuajuak
Photo d'archives, Ben Pelosse

Extraits du rapport de la coroner Karine Spénard

«Je trouve étonnant qu’une tentative de communication avec M. Kenuajuak n’ait pas été faite, considérant son agitation à son arrivée dans le secteur d’hébergement et son air absent par la suite.»

«Le visionnement des caméras de surveillance [...] a permis de confirmer que M. Kenuajuak marchait difficilement, comme s’il était intoxiqué, et qu’il s’accroupissait à plusieurs reprises.»

«Le chef d’unité a affirmé qu’il n’avait pas eu les détails en lien avec la démarche vacillante de M. Kenuajuak et n’a donc pas communiqué avec l’infirmerie, comme rien ne laissait présager une urgence médicale à son avis.»

Une agente «[trouve] M. Kenuajuak couché au sol vers 23h50, recroquevillé sur le côté gauche et la tête en direction de la porte de sa cellule. Elle dit s’être immédiatement questionnée sur la raison de cette position [...] mais que la situation n’est somme toute pas inhabituelle, les personnes incarcérées dormant fréquemment par terre lors de périodes de canicule.»

«Il s’est écoulé une période d’environ onze (11) heures pendant laquelle M. Kenuajuak est resté dans la même position, et ce, sans qu’une vérification de son état de santé ne soit faite.»

«L’agente a par ailleurs souligné qu’au cours de la nuit, les agents des services correctionnels ne peuvent percevoir qu’une masse et qu’il est donc impossible de savoir comment une personne incarcérée va sans poser des gestes qui pourraient la réveiller. Ces propos sont préoccupants.»

«Tant les agents des services correctionnels en poste le 10 juillet 2020 que le chef d’unité auraient pu verbalement aviser le personnel de l’infirmerie de l’état de M. Kenuajuak.» 

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