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Même des institutions publiques se tournent vers la télémédecine privée

Une chercheuse craint que la télémédecine cannibalise le réseau public

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Les employés de certains organismes publics, dont Investissement Québec et Hydro-Québec, ont désormais accès à un service de télémédecine privée, aux frais des contribuables, afin d’éviter de poireauter dans une salle d’attente. Ce coup de pouce de l’État à une industrie naissante nuit au réseau public, estime une chercheuse. 

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Plusieurs employeurs étatiques ont récemment signé une entente avec l’entreprise Dialogue, une firme de télémédecine privée détenue en partie par Sun Life, White Star Capital et la famille Desmarais.

D’autres ont accès à ces services par l’entremise de Telus Santé. 

Cotée en bourse, Dialogue offre l’accès à un médecin ou un professionnel de la santé, « de jour comme de nuit, sept jours par semaine » sur une plateforme de vidéoconférence. 

Après la consultation, l’entreprise promet de vous aider à prendre un rendez-vous en personne au besoin, de faire livrer des médicaments à votre porte gratuitement, en plus d’aider les employés à « naviguer [dans] le système de santé » pour trouver un spécialiste.

Le service est aussi généralement offert aux proches de l’employé.

Parmi les problèmes de santé qui peuvent être diagnostiqués et traités en ligne, Dialogue cite notamment la congestion et les maux de gorge, les infections urinaires, les ITS, les problèmes dermatologiques, les douleurs musculaires, l’anxiété et la dépression. 

  • Écoutez l'entrevue avec Élise Girouard-Chantal, médecin résidente en médecine familiale et conseillère au MQRP à l’émission de Richard Martineau via QUB radio :

Problème d’accès

Plusieurs des organismes contactés soulignent que la télémédecine offerte par Dialogue s’inscrit dans le programme d’aide aux employés, parmi de nombreux avantages sociaux. 

Le coût du service est donc difficile à isoler, mais Hydro-Québec parle d’une entente globale qui coûtera de 2 à 4 millions $ par année, selon l’utilisation qu’en feront les employés.

D’autres organismes font état de montants beaucoup moins importants : IQ parle d’un contrat annuel de 49 000 $. 

L’attrait de la télémédecine témoigne de la difficulté pour les employés d’obtenir des services dans le réseau public, comme pour l’ensemble des Québécois. 

Au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, on affirme que le service sert à « offrir un accès rapide à un service en santé mentale pour les employés parce que les délais pour l’accès à ce type de service avec le Programme d’aide aux employés étaient devenus de plus en plus longs lors de la pandémie ».

Pour Anne Plourde, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques, ce recours des organismes publics à la télémédecine privée est « troublant, mais pas surprenant ». 

Payer en double

Troublant, parce qu’on risque de cannibaliser les ressources du public (médecins, infirmières, psychologues, travailleuses sociales, etc.), estime celle qui vient de publier une recherche sur cette industrie en forte progression.

«Et ça, ça se passe dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre importante», dit-elle.  

De plus, la télémédecine ayant des capacités limitées, plusieurs cas seront inévitablement adressés au public. « Alors, on se retrouve à payer deux fois pour le service », souligne-t-elle. 

Chez Dialogue, on plaide au contraire que le service « augmente l’accès aux soins, réduit la pression sur le système de santé et fait épargner au gouvernement plus de 50 $ par consultation ».

«Grâce à notre technologie de triage intelligent, notre équipe multidisciplinaire de professionnels de la santé, qui inclut moins de 0,002 % des médecins du Canada, dont 95 % sont à temps partiel, 2 millions de Québécois ont accès à de l’aide en santé physique et mentale», assure sa porte-parole.  

  • Écoutez l'entrevue avec Anne Plourde de l'IRIS à l’émission de Philippe-Vincent Foisy via QUB radio : 

Toujours plus de médecins quittent la RAMQ 

Un nombre record de médecins a déserté le réseau public pour travailler dans des cliniques où la carte de crédit a remplacé la carte-soleil. 

En un peu plus de quatre ans, ils sont passés de 425 à 622, une augmentation de 46 %, selon les données rendues publiques par la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ).

Désormais, plus de 400 médecins de famille offrent leurs services sans passer par la RAMQ. Un peu plus de 200 spécialistes ont aussi tourné le dos au réseau public. 

Et le phénomène semble s’accélérer : seulement en 2022, 94 omnipraticiens et 58 médecins spécialistes se sont désengagés du réseau de la santé. 

Un calcul effectué par notre Bureau parlementaire porte le total de cliniques ou d’établissements privés à 551.  

En pourcentage, toutefois, le nombre de médecins passés au privé demeure très modeste : il représente moins de 3 % de l’ensemble des médecins actifs. 

Adopté «en catimini» 

Pour la chercheuse de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques Anne Plourde, un règlement adopté « en catimini, sans débat public » avant les Fêtes viendra accélérer le développement de ce réseau parallèle. 

Désormais, les services de télémé-decine peuvent être remboursés par des assurances privées ou une assurance collective, même s’ils sont déjà couverts par le public, ce qui contrevient au principe de base de la Loi sur l’assurance maladie contre le fait d’être assuré deux fois pour le même service.  

Vers les «deux vitesses»

«À notre avis, c’est vraiment une brèche majeure dans les fondements mêmes du système public au Québec et une porte ouverte au développement d’un système à deux vitesses», déplore la chercheuse. 

Avant la pandémie, la télémédecine n’était pas couverte par la RAMQ, permettant ainsi au privé de fonctionner légalement. La chercheuse aurait préféré qu’on referme la brèche en faisant passer ce service uniquement au public, plutôt que de permettre aux deux réseaux de coexister. 

«Évidemment, toutes les heures qui sont données par des médecins dans l’industrie privée, ce sont des heures qui ne sont pas offertes à l’ensemble de la population dans le système public», dit Anne Plourde. 

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