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Des jeunes accros au Viagra de contrebande

1Populaire
et facile d’accès
2Très payant pour
les trafiquants
3Dangereux au point
d’entraîner la mort

La consommation de Viagra et de faux médicaments pour contrer la dysfonction érectile explose au Québec depuis cinq ans. Des milliers de jeunes hommes mettent leur santé en danger en mélangeant ces petites pilules avec d’autres drogues. Cela leur permet d’avoir des érections qui durent plus longtemps et d’annuler les effets indésirables occasionnés par certaines substances. Et ce, tout en éliminant l’anxiété liée aux performances sexuelles valorisées par la pornographie et les applications de rencontre.

Les revendeurs font des dizaines de milliers de dollars avec le Viagra de contrebande

Les revendeurs de médicaments contre la dysfonction érectile offrent à leurs clients une panoplie de produits. La plupart font la livraison à domicile, mais on retrouve également ces produits dans les bars et les boutiques érotiques.

Ces trafiquants de faux Viagra nous révèlent tout sur les dessous de la revente
Dollar Pill

La fabrication et la distribution des médicaments contre la dysfonction érectile seraient en partie contrôlées par le crime organisé, plus précisément le Hells Angels, la mafia et une poignée de petits joueurs indépendants.

Plusieurs saisies ont d’ailleurs été effectuées dans des établissements licenciés dans les dernières années.

Aux clients mieux nantis et plus âgés, les revendeurs vendent habituellement du « vrai » Viagra qu'ils se sont procuré en achetant des prescriptions. Un revendeur à qui nous avons parlé achète les comprimés à 5 $ pour les revendre ensuite plus de 15 $ l'unité dans la rue.

Ce sont toutefois les faux comprimés de Viagra (pilule bleue) ou de Cialis (pilule jaune) qui sont les plus populaires.

Puisque ces produits sont moins chers, les jeunes, les prostitué.e.s et les toxicomanes se les arrachent. Sur le marché noir, un comprimé contrefait se vend entre 5 $ et 10 $.

Or, ce produit ne coûte pratiquement rien à produire. Des revendeurs qui se sont confiés à notre Bureau d'enquête ont admis faire des profits ahurissants. Bob (nom fictif) débourse moins de 0,50 $ par comprimé avant de le vendre au gros prix. Il soutient avoir fait 130 000 $ l'an dernier en vendant seulement des produits contre la dysfonction érectile.

Ces comprimés sont fabriqués au Québec. Les matières premières sont commandées sous forme de poudre sur des sites web clandestins où se revend un grand nombre de marchandises illégales. Les produits arrivent de la Chine et de l'Inde.

Il s'agit principalement de sildénafil (Viagra) et de tadalafil (Cialis).

Une fois qu’elle a traversé la frontière illégalement, la poudre se retrouve chez les distributeurs qui en font la transformation. Dans des petits laboratoires « maison », les médicaments sont mélangés et pressés sous forme de comprimés colorés.

Un autre vendeur qui travaille à Montréal vend du Viagra et du Cialis contrefaits qui ont toutes les apparences des vrais médicaments. La dimension, la forme et l’habillage sont presque identiques aux originaux de Pfizer. Il les achète du crime organisé pour 5 $ et les revend le double à un cercle restreint de clients qu’il a choisi.

Il y a eu plusieurs saisies dans les dernières années

En juillet 2017, la Régie des alcools révoque le permis de bar du Bistro 1815, situé sur la rue Laurier Est à Montréal. Une enquête criminelle avait démontré que du trafic de cocaïne avait cours dans l’établissement en 2015. Selon la preuve, il s’agissait d’un réseau de trafiquants très bien structuré qui contrôlait le Bistro 1815 comme d’autres établissements du Plateau Mont-Royal. Ce réseau distribuait de la cocaïne, des comprimés de méthamphétamine et du Viagra.

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Deux sexagénaires québécois ont écopé de cinq ans de prison en 2010 pour avoir été à la tête de l'un des plus importants laboratoires de faux médicaments. En plus d’une importante quantité de méthamphétamines et d'ecstasy, de faux comprimés de Viagra et de Cialis ont été saisis. Ces deux hommes sont en quelque sorte des pionniers du marché noir du Viagra et du Cialis au Québec. Certes, les comprimés ressemblaient aux vrais, incluant les logos des entreprises pharmaceutiques, mais ils les avaient peints pour les colorer.

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En pleine pandémie, une vingtaine de produits non homologués par Santé Canada ont été saisis ou retirés des étalages à la boutique La Capoterie. La boutique érotique du Quartier latin à Montréal est visée pour avoir vendu 23 produits améliorant la performance sexuelle. Selon les analyses, les produits pouvaient contenir les molécules se trouvant dans le Cialis et le Viagra, soit le sildénafil et le tadalafil.

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À l'automne 2020, Lucio Augello, un homme qui avait des liens d'affaires avec le crime organisé, a été condamné à deux ans de pénitencier pour possession en vue de trafic de méthamphétamine, de stéroïdes et d’autres substances. Lors de la perquisition, les agents ont retrouvé 1681 comprimés et 10 ml de tadalafil (Cialis). « Les quantités saisies sont énormes. L’accusé exploitait une véritable entreprise de vente de stéroïdes, notamment, de Cialis, un commerce très lucratif. De l’aveu même de l’accusé, les quantités qu’il possédait au jour de la perquisition valaient, à la revente en fioles individuelles, entre 55 000 $ et 60 000 $ », peut-on lire dans une décision de la juge Sylvie Durand de la Cour du Québec.

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À quel point ce médicament est-il facile d’accès pour les pharmaciens ?
Prescriptions douteuses

Des professionnels en abusent

Par ailleurs, des hommes arrivent aux comptoirs des pharmacies avec des prescriptions monstres, mentionnent des sources qui travaillent dans le milieu pharmaceutique. Une information confirmée par les revendeurs, qui profitent de ce marché parallèle. « Y’a des médecins qui pèsent fort sur le crayon », affirme le revendeur Bob. Ce dernier réussit à mettre la main sur plus de 500 comprimés de vrai Viagra chaque mois à Québec grâce à des prescriptions qui lui sont vendues.

Des pharmaciens ont notamment eu des problèmes avec l’Ordre des pharmaciens du Québec parce qu’ils ont subtilisé des centaines de comprimés de Viagra ou de Cialis dans l’inventaire de leur pharmacie. Certains étaient eux-mêmes aux prises avec des problèmes de dépendance.

Un ex-pharmacien de la ville de Québec a illégalement pris dans l'inventaire à des fins personnelles des comprimés de Viagra et de Cialis provenant de sa pharmacie durant de nombreuses années. En plus des médicaments contre la dysfonction érectile, l’ex-pharmacien Michel Groleau s’était aussi procuré sans prescription du Naproxen et de l’Atasol. Au total, plus de 3600 comprimés de ces médicaments ont été obtenus par l’homme entre janvier 2007 et mai 2014 dans plusieurs pharmacies du Québec où il a travaillé. L’an dernier, il a été déclaré coupable et condamné par l’Ordre des pharmaciens à payer la somme 40 000 $.

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L’Ordre des pharmaciens du Québec a déposé 60 chefs d’accusation pour diverses infractions, en 2016, contre Jonathan-Yan Perreault. Il a notamment été déclaré coupable d’avoir eu en sa possession, dans son véhicule personnel, un bac avec des boîtes de sildénafil (générique du Viagra), ainsi qu’un autre bac contenant plusieurs billets de banque. L’ex-roi des pharmacies, qui possédait de nombreux établissements, a été radié en 2017 après avoir écrit un plaidoyer de culpabilité à la suite de nombreuses infractions.

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Les prescriptions légales ont atteint des records durant la pandémie au Québec

Ordonnances et valeurs estimées de SILDÉNAFIL (Viagra) et TADALAFIL (Cialis) exécutées par les pharmacies depuis cinq ans au Québec (Source : Données IQVIA CompuScript)

En plus de la contrefaçon qui continue sa croissance, le nombre de prescriptions de Viagra et de Cialis a explosé depuis 5 ans au Canada et au Québec. Au Québec, cette hausse s’est même poursuivie durant la pandémie pour atteindre des ventes records de 60 M$, soit le quart de toutes les ventes au Canada.

Analyse

Des analyses en laboratoire

Notre Bureau d’enquête a fait analyser des comprimés de faux Viagra et de faux Cialis achetés sur le web et obtenus dans la rue. Sont-ils si différents des standards qui sont prescrits par les médecins ?

Dosage

Le laboratoire ILS Pharmaceutique, à Laval, a analysé le Viagra et le Cialis contrefaits que notre Bureau d’enquête a pu trouver sur le Web et dans la rue. La pharmaceutique Pfizer a établi des standards pour le dosage standard de la matière première, le sildénafil (Viagra).

Ces standards ne sont pas toujours respectés dans les médicaments de contrebande. Par exemple, ils ont retrouvé environ 30 mg de sildénafil dans les comprimés faits « maison » provenant du marché noir de la Ville de Québec. Or, le revendeur de ces produits ne savait pas, lui-même, la quantité exacte. « C’est ça le problème. Qu’est-ce que tu me vends? », a indiqué le Dr Zouhair Qafas, du laboratoire d’analyse.

Cependant, la matière première retrouvée dans les comprimés achetés sur le Web et dans la rue était de bonne qualité. « Il n’y a pas de métaux lourds, il n’y a pas de solvants résiduels. Le dosage... est-ce qu’il est conforme? je ne peux pas dire », ajoute Saada Alili, responsable de projet au laboratoire. « Cependant, ce n’est pas monsieur ou madame tout le monde qui peut acheter de la matière première. Ce n’est pas vrai. Il y a un réseau quelque part », a affirmé Saada Alili.

Ainsi, sur le marché noir, les utilisateurs se retrouvent à prendre des substances sans connaître la quantité et parfois la qualité, ce qui augmente les risques pour la santé. « Les risques sont que nous ayons un produit différent que celui que l’on pense avoir. Que l’on n’ait pas la bonne concentration du médicament, en moins ou en plus, affirme la pharmacienne Diane Lamarre. Et que l’on se retrouve avec des contaminants ou autres choses que l’on n’a pas pu identifier ! »

Plus de détails sur ces analyses dans cet article