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Entre ciel et terre sur les toits de La Havane

Entre ciel et terre sur les toits de La Havane
AFP

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«La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est.» 

-Nasser 

 

Mon ami Pedro Ruiz a réalisé un documentaire intitulé Sur les toits de La Havane, que je vous invite fortement à voir. On y découvre une autre réalité, belle et émouvante, de Cuba et surtout des Havanais, qui n’a rien à voir avec le rêve américain. 

On côtoie des gens qui ont choisi de vivre en hauteur, entre ciel et terre, sur les toits de vieux édifices délabrés où ils se sont construit un chez-soi modeste mais qui permet l’indépendance et la liberté, loin des bruits de la rue tout en bas. 

Il y a d’abord le café, réflexe premier chez tous ces êtres en mouvement dès la levée du jour, véritable personnage tonifiant et dénominateur commun de la cubanité. Le café participe au petit bonheur quotidien et soude les amitiés. Tout comme la lumière du jour, omniprésente dans les hauteurs de la cité, dont ces gens ne peuvent plus se passer, lumière qui lave et colore l’horizon de ses mille feux du lever au coucher du soleil, purifie les sentiments tout en rechargeant les piles. 

Ces gens sont des lutteurs, combattants de la première heure bien souvent, et malgré leurs conditions précaires, ils ne se plaignent pas, même s’ils rêvent d’un avenir meilleur qui tarde à venir. Tous aiment La Havane, « la plus belle ville au monde » malgré ses imperfections. Jamais on entendrait une telle déclaration d’amour envers Montréal. 

Une femme s’est installée, il y a vingt-cinq ans, dans le cagibi de l’ascenseur qui ne fonctionne plus. Le moteur a été enlevé pour faire place à son lit. C’est petit, dit-elle, mais elle y est confortable, car elle a sa terrasse sur le toit qui lui permet bien des libertés, dont élever quelques poules. Jamais elle ne dira du mal de la révolution et le peu qu’elle a, elle sait l’apprécier. 

Arturo, un technicien qui répare téléviseurs et appareils électroniques, a établi son squat et son atelier dans l’ancien hôtel Bristol où il travaillait jadis, à une autre époque, il y a une vingtaine d’années. À la longue, avec l’usufruit, son squat a été légalisé. Il aurait pu s’installer au rez-de-chaussée, cela aurait été plus facile pour la clientèle, mais il a préféré les hauteurs où il peut apercevoir les croiseurs accoster au port ou la coupole en restauration du Capitolio. Il a travaillé pour la sécurité en Angola, puis comme officier de police chargé des crimes économiques. « À Cuba, il n’y a pas de fusillade dans les rues. Je vais mourir pauvre mais fier d’être communiste. » 

Il y a cet homme homosexuel qui occupe lui aussi un espace réduit, sur le toit d’un édifice où il est né. Il y vit heureux avec sa solitude. Lorsqu’il a besoin de compagnie, il descend dans la rue à la recherche de l’âme sœur qu’il invite à monter chez lui. Il a été travesti dans une autre vie et chanteur dans des théâtres gays. 

Et cette mémé qui règne dignement sur son toit depuis 51 ans. C’est la Révolution, dit-elle, qui lui a donné cet appartement modeste où elle vit, heureuse et un peu à l’étroit, en compagnie d’une flopée de petits-enfants. Elle est arrivée de Santa Clara avec l’Armée rebelle et le Che. Elle a posé des « pétards » contre la dictature, raconte-t-elle toute fière de ses quatre-vingt-quinze ans. Sur un mur, une vieille photo d’elle, avec un fusil entres mains, en compagnie du Che. 

Puis Harold le chanteur « crooneur » dont la maman, décédée il y a peu, a milité dans le Mouvement 26 Juillet. Et cet homme, Alejandro, éleveur de pigeons voyageurs depuis qu’il est tout petit. Pour lui, c’est un travail et non un passetemps. Même chose pour Gabriel, un autre éleveur. Ses pigeons peuvent voler jusqu’à 900 kilomètres. Sa petite entreprise est financée par le ministère de la Défense et celui des Communications. Le pigeon est très utile en cas de panne électrique et de coupure d’Internet. L’Internet peut être hacké, pas ses pigeons, dit-il. On s’en sert même pour les élections dans des endroits inaccessibles du pays. 

Et puis il y a Jean Fugère, ex-journaliste québécois, installé dans le Centro Habana. Il y a aménagé une « casa particular », dotée de deux ou trois chambres qu’il loue à des touristes de passage. Il vit, lui aussi, sur les toits. Il raconte que son choix a été motivé par son besoin de lumière, une lumière que les Afro-cubains lui ont appris à apprivoiser. Cuba lui a sauvé la vie, raconte-t-il, les yeux mouillés par l’émotion. 

Vous ne verrez plus La Havane de la même manière.