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Il est trop tôt pour faire des prédictions pour 2020... mais pas trop tôt pour en parler

Il est trop tôt pour faire des prédictions pour 2020... mais pas trop tôt pour en parler
AFP

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À plus de 19 mois des élections présidentielles de 2020, il est tout simplement trop tôt pour faire une prédiction quant à la réélection ou non de Donald Trump. 

Il passe rarement quelques jours sans que des prédictions, toutes plus catégoriques les unes que les autres, soient émises au sujet des résultats de l’élection présidentielle américaine de novembre 2020. Aussi savantes et confiantes que soient ces prédictions, il est tout simplement trop tôt pour se prononcer. 

Les sondages 

Si on se fie aux sondages, il semble assez clair que Donald Trump se dirige vers la défaite. Par exemple, un récent sondage effectué par Emerson College donne la plupart des principaux candidats à l’investiture démocrate gagnants contre Trump. Le favori, Joe Biden, mènerait ainsi Trump par dix points (55% à 45%). Ce n’est pas le seul sondage qui donne de tels résultats. En janvier, un sondage PPP montrait que tous les candidats démocrates sans exception obtiendraient plus de votes que Donald Trump. Bref, les sondages vont et viennent, mais donnent l’avantage aux démocrates.  

Les sceptiques pointeront vers l’élection de 2016 pour indiquer que les sondages peuvent se tromper. Ils auront en partie raison, non pas parce que les sondages ne sont pas une bonne méthode pour mesurer les intentions de vote, mais tout simplement parce que les choses peuvent encore beaucoup changer d’ici à l’élection. En fait, la meilleure étude disponible sur le sujet, par James Stimson et Christopher Wlezien, montre que la corrélation entre les résultats de sondage qui précèdent une élection de 300 jours et plus et le résultat final réel est nulle, un gros zéro. En d'autres termes, un sondage d'intention de vote donne autant de chances de prédire le résultat d'une élection éloignée de plus d'un an qu'un tir à pile ou face. 

Les démocrates peuvent aussi pointer en direction des résultats très favorables pour eux des élections de mi-mandat de novembre dernier, mais encore là, il y a peu ou pas de corrélation entre les mouvements enregistrés lors des élections de mi-mandat et les résultats des présidentielles suivantes. 

Les modèles économiques 

On se souvient du fameux slogan de la campagne de Bill Clinton en 1992 : «It’s the economy, Stupid! ». Le message était clair, c’est avant tout l’état de l’économie qui dicte la direction du vote d’une élection à l’autre. C’est aussi le constat fait par un des plus important ouvrages de science politique publié au cours des quelques dernières années, Democracy for Realists , par Christopher Achen et Larry Bartels. Peu importe ce qui anime les discussions de salon entre spécialistes patentés ou autoproclamés, un président qui fait face à l’électorat dans une période de prospérité a toutes les chances de son côté. C’est d’autant plus vrai qu’historiquement, les présidents en exercice ont eu une petite longueur d’avance au moment de leur réélection, surtout si leur parti n’a pas occupé la Maison-Blanche pour plus de quatre ans.  

C’est ce qui a mené récemment certains prévisionnistes téméraires à faire des prévisions assez catégoriques qui donnent de fortes chances à Donald Trump de se faire réélire l’an prochain. Par exemple, à l’aide d’un modèle fondé principalement sur des données économiques, l’analyste de Trendmacrolytics Donald Luskin prédit une victoire éclatante de Donald Trump en 2020. Selon ce dernier, qui avait prédit une victoire républicaine en 2016, il faudrait une chute marquée des indicateurs économiques pour effacer l’avantage que détiendrait Trump pour sa réélection.  

Ces modèles ne sont pas à rejeter du revers de la main. L’économie américaine tourne en effet à bon régime et ni la croissance du PIB ni celle de l’emploi ne semble destinée à faire marche arrière dans les prochains mois. Le problème est que les seuls modèles fiables qui lient l’état de l’économie au vote sont fondés sur des mesures prises au deuxième et troisième trimestre (avril à août) de l’année électorale. C’est loin, très loin.  

Une autre variable importante est liée aux conflits à l’étranger. Sur ce plan, la situation est relativement favorable à Trump, mais il est aventureux de se prononcer sur les points chauds qui risquent de surgir d’ici un an. Pour le reste, les modèles se fient sur le taux d’approbation du travail du président. Celui de Trump est historiquement bas, oscillant entre 38% et 43% (indice composé de tous les sondages publics) selon les aléas de l’actualité. C’est bas, mais Donald Trump avait des taux d’approbation personnelle pas très éloignés de 43% en 2016 et il a quand même soutiré une majorité au collège électoral.  

Un gros si 

Les modèles économiques qui prédisent une victoire de Trump ne tiendraient évidemment pas si l’économie américaine piquait du nez d’ici novembre 2020. Au-delà de ce facteur externe, toutefois, les prévisions tablent sur des réactions «normales» d’un électorat qui fait face à un président «normal». Or, la plupart des observations disponibles suggèrent que l’électorat américain ne juge pas «normale» la performance de son président. Par exemple, de nombreux spécialistes soulignent que dans des circonstances normales, les performances de l’économie américaine devraient se traduire par des taux d’approbation beaucoup plus élevés pour le président.  

Manifestement, il y a quelque chose qui cloche avec la performance de l’actuel président et le public s’en rend compte. Sondage après sondage, toutes les mesures de performance qui ne portent pas étroitement sur l’économie indiquent une désapprobation prononcée. L’accumulation de scandales et les allégations sérieuses (quand ce ne sont pas carrément des mises en accusation ou des condamnations) qui touchent le président et son entourage immédiat ont un effet cumulatif indéniable sur la patience des électeurs. Si cette tendance se maintient, même si l’économie ne flanche pas, il demeurerait difficile de prédire avec confiance une réélection d’un président si profondément enfoncé dans les scandales. 

Par contre, il est aussi possible que cette accumulation de scandales, qui continuera au rythme des diverses enquêtes en cours, n’ait pas l’effet cumulatif anticipé. Plusieurs signes démontrent que, pour l’électorat disposé à voter républicain (ou indisposé à l’égard des démocrates), les mensonges, les insultes, les frasques, les poussées autoritaires et les scandales de Donald Trump sont de plus en plus perçus comme une «nouvelle normalité». Si c’est le cas, il n’est pas du tout exclu que l’élection de 2020 soit une élection comme les autres, que les modèles de prévision pourront anticiper longtemps à l’avance.  

L’électorat américain sera-t-il disposé à considérer Donald Trump comme un président «normal» en 2020? Toute la question est là. Même si plusieurs signes pointent vers la négative, il n'en demeure pas moins que l’électorat et les élus républicains continuent d’opposer une résistance molle, sinon nulle, à la transformation de la politique américaine à l’image de Trump. Bref, si Trump a réussi son pari de transformer la politique de son pays à son image et s'il peut éviter la destitution, il se peut fort bien qu'il soit réélu.  

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM